“Qui t’a autorisé à dessiner ?”- rencontres dans le cadre du film “Le chant des hommes”

Saïda Manai, comédienne, et Morlaye Conté, peintre et dessinateur, sont actuellement à l’affiche du Chant des Hommes. Ils sont aussi réfugiés et dans ce film sur le combat des sans-papiers, ils ont mis un peu de leur histoire. Retour sur leurs parcours d’artistes en danger.

« C’est un film qui a laissé beaucoup de bons souvenirs dans nos cœurs et nos esprits. C’est ça, Morlaye ? » lance Saïda au jeune homme assis à ses côtés, et leurs rires s’élèvent dans la grande pièce de Globaroma, un espace bruxellois ouvert aux artistes réfugiés.

Elle a 52 ans, elle est comédienne et vient de Tunisie ; lui a 29 ans, est peintre-dessinateur et a fui la Guinée. Tous deux ont joué dans Le Chant des Hommes, un film de Mary Jiménez et Bénédicte Liénard qui décrit le combat d’un groupe de sans-papiers pour faire valoir leurs droits. Mais Saïda et Morlaye partagent bien plus que cela, car leurs passés se font écho : depuis la liberté d’expression bafouée jusqu’à la file devant l’Office des étrangers et l’attente des papiers, en passant par la violence et les flammes quand tout a basculé.

Leurs histoires sont devenues celles de Najat et Dini, les personnages qu’ils incarnent dans le film. « J’ai joué ma propre vie » résume tout simplement Saïda. Quant à Morlaye, les réalisatrices l’ont encouragé à « peindre » son récit, non pas avec son pinceau et ses couleurs, mais avec ses mots, son corps, son regard et ses mains.

« J’ai pris un cahier et un crayon et je suis parti »

« J’avais vu le camion rentrer… au stade du 28 septembre… à Conakry. Les militaires, ils étaient dans le camion. Ils sont rentrés. Ils ont massacré le peuple. Ils ont massacré des femmes innocentes. Ils ont commencé à tuer des personnes innocentes. Avec les ma… avec les couteaux, avec les armes, avec les ma… avec les couteaux longs. » C’est ainsi que Dini, resté muet pendant la première partie du film, se met à raconter, d’une voix saccadée, l’histoire vraie de Morlaye.

En Guinée, l’atelier de Morlaye se trouvait en effet près du stade de Conakry, où des centaines de personnes ont été tuées et violées par l’armée le 28 septembre 2009. « Quand les événements ont commencé, se souvient-il, je suis sorti de mon atelier, j’ai pris un cahier et un crayon et je suis parti sur le terrain. Je me cachais dans un petit coin où on ne me voyait pas ». Mais son travail n’est pas passé inaperçu et un peu plus tard, il reçoit la visite de militaires en civil : « Ils se sont dirigés vers mon atelier. J’étais assis, je dessinais. Ils ont vu les tableaux des événements, ce que j’avais dessiné pour montrer à la population guinéenne, et ils ont dit : qui a dessiné ça ? J’ai dit : c’est moi. Après ils ont dit : combien ? Je leur ai donné le prix, ils ont payé quatre tableaux et sont partis avec ». Quand les militaires reviennent, après quelques temps, ils sont en uniforme. « Qui t’a donné l’autorisation de dessiner les événement ? » lui lancent-ils cette fois. Ce à quoi il répond : « Personne, c’est ma vie, je suis artiste ».

« J’ai un peu critiqué les islamistes dans la pièce… »

« J’avais une buvette culturelle au centre-ville de Tunis » explique Saïda. De nombreux artistes y passaient, y compris des Belges et des Français. Présidente d’une association de théâtre, metteuse en scène, comédienne, elle a joué dans de nombreux films et pièces de théâtre en Tunisie, mais aussi à l’étranger : « J’ai joué dans de grands festivals au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Syrie ». Elle avait une belle vie, qu’elle évoque aujourd’hui avec nostalgie.

Mais après le printemps arabe, et la victoire électorale des islamistes fin 2011, les choses se sont assombries pour Saïda : « Après la révolution, j’ai joué au Festival international de Carthage. Cela s’est bien passé, mais ensuite j’ai eu beaucoup de problèmes avec les islamistes. Parce que j’ai un peu critiqué les islamistes dans la pièce, et j’ai joué une scène de prière ». Sa dernière pièce dérange, et son équipe est passée à tabac. Elle-même est blessée, et son technicien « battu jusqu’à ce qu’il reste cinq jours dans le coma ». Quelques jours plus tard, elle s’envole pour Bruxelles, où elle est invitée par un théâtre. A l’époque, elle ne pense pas rester en Belgique : « Je pensais terminer mon travail, rester vingt jours et rentrer ».

« Fais attention, parce que tu cours des risques »

« Si tu es artiste en Afrique, tu ne peux pas tout dire » explique Morlaye… Giflé, terrassé, menotté, il est emmené par les militaires. Mais avant de partir, « ils ont mis de l’essence sur mon atelier et ils l’ont brûlé ». Parti en fumée, cet atelier que son père lui avait offert pour qu’il puisse faire sa vie, voyant qu’à l’école il n’étudiait pas et ne faisait que dessiner. Heureusement, tous ses dessins ne s’y trouvaient pas, et son cahier est épargné. Morlaye passe ensuite cinq mois en prison, dans des conditions terribles : « Quand j’étais en prison, on me torturait, il n’y avait pas à manger. Des fois, je criais, je criais. En dormant, je criais. J’avais peur. Je ne savais pas si j’allais sortir ou si j’allais mourir en prison ». A sa sortie de prison, son père le fait fuir et se cacher dans un village. Il quitte ensuite le pays par avion, muni de faux-papiers.

Pendant son séjour à Bruxelles, Saïda reçoit quant à elle un appel de ses proches, qui lui annoncent une mauvaise nouvelle : en son absence, un pneu en feu a été jeté sur une fenêtre de sa maison. Sa sœur, alertée par les voisins, est venue éteindre l’incendie. Mais ses amis la mettent en garde et lui déconseillent de rentrer : « Ils m’ont dit : fais attention parce que tu cours des risques… tu ne dois pas rentrer, au moins pour le moment. A cette époque-là, ils avaient tué beaucoup de gens en Tunisie, et frappé des artistes. » Alors Saïda est restée. Elle s’est rendue à l’Office des étrangers, elle a fait la file et elle a demandé l’asile.

« Je suis passé aussi par la galère »

A son arrivée en Belgique un an plus tôt, en 2010, Morlaye a fait la file au même endroit. Pendant les quatre mois que dure l’examen de sa demande d’asile, il ne dessine pas, il attend. « Je suis passé aussi par la galère » explique-t-il, en référence à la situation des sans-papiers décrite dans le film. Il ne quitte pas son petit sac, avec les quelques affaires qu’il a emportées, dont son cahier de dessins. C’est d’ailleurs ce cahier qui lui permettra d’appuyer son dossier auprès des instances d’asile, et d’obtenir le statut de réfugié. A ce jour, il est toujours dans un tiroir de l’administration. Il pourrait le récupérer, mais il préfère ne plus y penser.

« Le jour où j’ai commencé à jouer le film, j’ai été plus contente que le jour où j’ai obtenu les papiers » explique Saïda. Car pour elle, l’attente des papiers a été bien plus longue et douloureuse : un an et quelques mois passés dans trois centres d’accueil différents, loin de Bruxelles. Une période très difficile, qu’elle n’évoque qu’à demi-mots, parlant notamment de racisme, de « chacun pour soi » et du décalage entre sa vie passée et la réalité du centre. Quand un ami la convainc de participer au casting du Chant des Hommes, elle s’y rend sans y croire. « Quand j’ai passé le casting j’étais un peu… pas un peu, trop démoralisée » se souvient-elle, entre rire et larmes. « C’est grâce à Bénédicte et Mary que j’ai confiance dans les gens. C’est grâce à elles que je suis sortie de la dépression et du chagrin contre l’autre ».

« Les artistes ne meurent pas tôt »

Ce que Saïda aimerait que l’on retienne du film Le Chant des Hommes, c’est que derrière chaque migrant, il y a une histoire personnelle qui ne se résume pas à son exil : « Tout le monde n’a pas vécu des mauvaises choses dans son pays. Il y a des gens qui étaient bien chez eux, même mieux qu’ici » avant de devoir tout quitter. « Il faut mettre dans les têtes que n’importe qui qui vient de l’étranger, ne vient pas de la misère, de la merde et de la faim. On a laissé nos maisons, beaucoup de choses qu’on ne peut pas retrouver ici ».

Mais ce que Morlaye et elle retiennent avant tout de l’expérience, c’est « le film dans le film », celui de leur rencontre à tous, le temps du tournage au Luxembourg. « Le film nous a apporté du sens, avec tous les artistes » explique-t-il : « on a passé deux mois là-bas, et on aurait dit qu’on se connaissait depuis longtemps ». Pour la plupart artistes et migrants, ils se sont raconté leurs vies. Depuis, ils sont restés en contact, et cultivent l’espoir. Car comme le murmure Saïda, en riant, « les artistes ne meurent pas tôt, ils vivent longtemps ».

 

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