Ostende: l’aller-simple vers l’Angleterre

Voir Ostende… et saisir les paradoxes de la politique migratoire de l’UE. C’est ce qui se passe quand on observe l’Europe forteresse depuis ce port devenu lieu de passage privilégié des migrants en route pour l’Angleterre. Un dispositif impressionnant, mais pas forcément efficace…

Toutes les nuits, le scénario se répète. Trois fois, entre 20h30 et 8h du matin, 7 jours sur 7. Le bateau accoste, les grilles s’ouvrent, les camions pénètrent dans l’enceinte du port pour embarquer à bord du ferry. En moyenne, 50 à 60 camions par bateau, au total près de 180 par jour, rejoignent durant la nuit le port de Ramsgate, de l’autre côté de la Manche.

Le maillon faible

Deux heures avant le départ, les camions commencent à faire la file sur un grand parking, le long des clôtures sécurisées du port en attendant de pouvoir embarquer. La plupart du temps, c’est là que les migrants tentent de monter à bord. Chaque camion doit passer par trois postes de contrôle : la douane, la « heartbox » – sorte de caisson géant à l’intérieur duquel pénètre le camion pour y détecter les battements de cœur des migrants dissimulés derrière les marchandises – et le contrôle CO2 effectué par sondes mobiles au cœur même des containers. En cas d’opération policière, le camion « scanner » habituellement basé à Zeebrugge peut lui aussi être acheminé à Ostende pour passer au crible chaque container.

Le port d’Ostende représente une superficie d’environ 6,5 km2, plusieurs dizaines de km de routes et de rails et pas moins de 8 km de quais à contrôler. « Comparé à Calais ou Zeebrugge, Ostende est le maillon faible de la côte, explique l’inspecteur principal Vangeel. Les migrants peuvent facilement rester en ville la journée ou se cacher dans un entrepôt et attendre la tombée de la nuit pour sortir. Comme le port jouxte la ville, ils peuvent aussi facilement fuir en cas de contrôle. À cela s’ajoute la gare qui se trouve juste à côté du port, ce qui complique encore un peu plus la donne ». En réalité, la gare se termine dans le port. Les bateaux à quelques dizaines de mètres des trains comme pour tenter le diable. Mais c’est surtout la durée de la traversée qui fait d’Ostende une destination privilégiée pour les migrants. « Le plus court, c’est Calais-Douvres, mais, avec les contrôles, de moins en moins de migrants arrivent à passer. Via Zeebrugge, par contre, il faut compter douze heures pour rallier la Grande-Bretagne alors qu’à Ostende, la traversée ne dure que 3h30 », ajoute le commissaire Helsmoortel.

Attendre le bon moment

Plus un migrant pénètre tôt dans un container, plus les contrôles à passer sont nombreux. Alors, pour éviter la heartbox et les sondes CO2, mieux vaut arriver le plus loin possible dans le port et attendre le dernier moment pour monter à bord des camions. La nuit tombée, les migrants forcent les grillages ou tentent de passer au-dessus pour pénétrer dans l’enceinte du port. D’autres empruntent la voie ferrée pour s’enfoncer dans le port et trouver un passage. « Certains n’hésitent pas à rejoindre le quai d’embarquement à la nage. Mais l’eau est glaciale et souvent ils savent à peine nager », montre du doigt le commissaire Helsmoortel. Les points de passages sont connus de la police et des migrants. Alors, toutes les nuits, on assiste au même jeu du chat et de la souris.

« En Espagne, en Italie ou en Grèce, la mission des agents consiste à empêcher les migrants d’entrer. Ici on les retient. On les empêche de partir alors que la plupart sont sous le coup d’un ordre de quitter le territoire »

En dehors des « opérations spéciales », quatre policiers surveillent le port pendant la nuit. Sur les quatre, deux restent derrière les écrans de surveillance tandis que deux autres policiers patrouillent sur le terrain. « Quand on tombe sur un groupe plus important de migrants, nous n’avons pas d’autres choix que d’essayer d’en attraper un ou deux, au hasard , reconnaît le commissaire Helsmoortel. En moyenne, ils passent 6 à 8h dans une cellule. Après on les relâche, sauf si l’Office des étrangers décide de se saisir du dossier. Souvent ils reviennent. On finit par les reconnaître. »

Deux à trois semaines

Pour la police de la navigation, les chiffres sont plutôt à la baisse ces derniers temps. « De 1028 détentions en 2011, on est passé à 870 en 2012… ». En général, ce sont des hommes âgés de 15 à 35 ans, originaires d’Algérie, de Tunisie, du Maroc ou encore d’Afghanistan. Pour déjouer les dispositifs, certains n’hésitent pas à prendre des risques importants. « Il y a ceux qui se mettent par exemple un sac sur la tête pour ne pas être repérés par les sondes CO2. On raconte aussi que certains migrants s’emballent d’aluminium pour tenter d’échapper au scanner, détaille Dirk Soenen du CAW1, une association située dans le centre d’Ostende qui aide les sans-abris et les migrants. En général, ils restent ici quelques jours et on ne les voit plus. On suppose qu’ils ont réussi à passer ». L’endroit est connu des migrants. Tous les matins, ils viennent pour manger, prendre une douche ou être soignés grâce à une permanence médicale assurée tous les jeudis par des médecins bénévoles de la région. Quand on lui parle d’une baisse du nombre de migrants à Ostende, Dirk Soenen esquisse un sourire. « Ils sont entre 40 et 50 à frapper à notre porte tous les jours. La plupart sont Syriens, Égyptiens. D’autres disent qu’ils sont Algériens. Ils envoient régulièrement des messages pour nous prévenir qu’ils ont réussi à traverser. On estime qu’ils sont environ entre 20 et 25 à passer chaque semaine en Grande-Bretagne. »

Frontex

À la police de la navigation, on garde en mémoire le drame des 58 Chinois retrouvés asphyxiés à Douvres dans un container en provenance de Zeebrugge. Depuis lors, les contrôles ont été sérieusement renforcés. Du matériel plus sophistiqué est apparu dont une partie a été mise à disposition par la Grande-Bretagne. Une professionnalisation des contrôles qui s’est accentuée avec la montée en puissance de l’agence Frontex. Depuis quelques années, les coopérations entre États en matière de formation et de contrôle ont été renforcées. « On a eu des formations sur la législation et les droits des migrants et on participe à des missions sous l’égide de Frontex dans d’autres États européens », raconte l’inspecteur Van Geel. Échanges de « bonnes pratiques » et de matériel débouchant concrètement sur des missions d’un mois en Espagne, en Italie ou en Grèce notamment. En moyenne 7 à 8 personnes sont mises chaque année à la disposition de Frontex pendant un mois par la police de la navigation d’Ostende. Pour l’inspecteur Van Geel, les missions Frontex ressemblent au soleil d’Andalousie. Algésiras notamment, à côté du détroit de Gibraltar. « Là-bas, c’est une autre réalité. C’est toujours intéressant de voir ce qu’ils font et de leur expliquer comment nous fonctionnons. C’est interpellant aussi tant les enjeux et les priorités ne sont pas les mêmes. » Et l’inspecteur Van Geel de souligner que la situation à Ostende est particulière. « En Espagne, en Italie ou en Grèce, la mission des agents consiste à empêcher les migrants d’entrer. Ici on les retient. On les empêche de partir alors que la plupart sont sous le coup d’un ordre de quitter le territoire. »

 

Douvres : 58 migrants asphyxiés dans un container
Le 18 juin 2000, 58 Chinois ont été retrouvés morts dans un container, derrière des palettes de tomates. Le chauffeur du camion, de nationalité belge, avait embarqué 12 heures plus tôt au port de Zeebrugge. Ignorant que des migrants se trouvaient à l’arrière, il aurait coupé la trappe d’aération de son camion frigorifique, ne laissant aucune chance aux personnes enfermées alors que la température dehors atteignait les 30 degrés. D’après le témoignage des deux rescapés, les migrants ont essayé d’alerter le chauffeur en utilisant leurs chaussures pour frapper sur les parois du camion. Sur les 60 pris au piège, seuls deux ont survécu. FC

 

Note:
1 Centrum Algemeen Welzijnswerk
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