L’errance éternelle

Au Kosovo, plusieurs membres de la famille Berisha ont été tués. Nous avons rencontré Ali, Sheriban et leurs enfants à Bruxelles, où ils ont trouvé refuge, mais où leur statut reste très incertain. Ils racontent comment la tourmente de la guerre les a précipités sur les chemins de l’exil.

Bruxelles, place Anneessens, au deuxième étage d’un petit immeuble sans prétention appartenant au Seso, le Service social de solidarité socialiste. C’est là que la famille Berisha a trouvé refuge depuis quelques mois, après des années d’errance au Kosovo. Là qu’elle retrouve le bonheur et la tranquillité d’une vie de famille, même si l’équilibre retrouvé est toujours précaire.
Quelques fauteuils dans un coin, une télévision dans l’autre et le reste de l’espace occupé par les enfants, il n’y a guère de place pour l’intimité dans cet appartement exigu. Il y a là Ali et Sheriban, ainsi que trois de leurs six enfants. Il y a là également les trois enfants d’Emine, leur fille aînée, son mari Mustapha, et la petite amie d’Emran, leur fils cadet. Ça sent bon les odeurs de cuisine, ça crie joyeusement au milieu de la télé et des rires des enfants. On en oublierait presque les années douloureuses que la famille vient de traverser et la décision pendante du CGRA (Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides) quant à leur demande d’asile dans notre pays.

«Au Kosovo, personnene nous protège »

C’est peu dire que la dernière décennie est loin d’avoir été de tout repos pour eux. Quand Sheriban et ses enfants sont arrivés en Belgique en 2009, ils n’avaient en effet aucune nouvelle d’Ali, leur mari et père. Eux le croyaient mort. Lui n’avait aucune idée de ce qu’ils étaient devenus. Et s’ils goûtent désormais à nouveau au bonheur d’être ensemble et au confort de circuler en sécurité dans les rues, l’angoisse d’être renvoyés au Kosovo ne les quitte pas.

La vie de la famille Berisha a pourtant été belle et tranquille jusqu’en 1998. Originaires de Vucitrn, dans le nord du Kosovo, ils vivaient jusque là en bonne cohabitation avec leurs voisins albanais. Le père était grossiste en viande « et les affaires tournaient bien, raconte-t-il, nostalgique. J’avais deux voitures et deux maisons. J’étais un commerçant respecté dans la région ».
Mais tout change au moment de la guerre. De nombreux Albanais fuient la province ravagée par le conflit et certains membres de la communauté rom se livrent à des pillages dans les maisons abandonnées. « Quand l’armée serbe s’est retirée et que les Albanais sont revenus, il y a eu des exactions contre nous, poursuit Ali Berisha. Les miliciens entraient dans les maisons. Ils enlevaient les femmes et tuaient les hommes en pleine rue ».

Plusieurs membres de leur famille seront abattus sous leur yeux. Les Berisha décident alors de fuir et trouvent refuge à Mitrovica, ville divisée entre quartiers serbe et albanais, dans un appartement du centre ville. Là, Ali vit de petits boulots. Transport de caisses, de bois… Des petits boulots payés à la journée. « Je prenais tout ce que les Serbes voulaient bien me donner », dit-il. Mais la famille ne retrouve pas sa sécurité d’antan. Au bout de quelques années, un agent de police débarque dans leur appartement. « Vous devez partir, ordonne-t-il. Désormais, c’est moi qui vais habiter ici ! ». «On a voulu se plaindre, raconte Sheriban. Mais ça n’a servi à rien. Là-bas, personne ne nous protège ».

La Belgique leur apparaît comme un pays où personne ne les regarde en tant que Roms. Ils ont ici des droits et se sentent en sécurité dans les rues.

La famille raconte ainsi qu’au Kosovo, il est possible de frapper, violer, et même tuer un Rom sans jamais être inquiété par la justice. « On nous fait toujours comprendre que ce n’est pas notre pays », explique-t-elle. Le sentiment de danger est tel qu’Ali a préféré garder ses enfants à la maison et les priver de scolarité. « Je n’avais pas confiance », dit-il. Il n’y aurait eu personne, selon lui, ni à l’école, ni sur le chemin vers la maison, pour leur venir en aide en cas de problème.

La famille est donc contrainte de déménager rapidement en abandonnant sur place tous ses meubles et effets personnels. Ils s’installent en bordure de la ville dans un baraquement, au côté d’autres familles roms, déplacées elles aussi par les événements et les représailles qu’elles ont subies.
Quelques années plus tard, ils décident tous ensemble de retourner à Vucitrn pour voir si leur maison est toujours là. « J’avais laissé pousser ma barbe pour ne pas qu’on me reconnaisse, raconte Ali. C’était encore très dangereux, en tant que Rom, de se balader dans les rues ». La maison n’est plus là. « Toutes les maisons des familles roms avaient été détruites », raconte-t-il. Et arrivés sur place, ils sont attaqués par des habitants. Emine montre ainsi la trace, sur son crâne, du coup de crosse de revolver qu’elle a reçu. Ali, lui, est emmené par des miliciens albanais et détenu pendant plusieurs semaines. Quand ils le relâchent, il n’a plus aucune nouvelle de sa femme et de ses enfants.

Il n’y a plus de Roms à Vucitrn

Ils ont en effet pris la fuite, vers la Belgique cette fois, où ils déposent une demande d’asile. C’est là, il y a quelques mois, qu’Ali les retrouvera par hasard. « Beaucoup de familles qui ont été séparées au Kosovo se sont retrouvées ici », raconte-t-il. Le bouche-à-oreille fonctionne bien dans la communauté rom, heureusement. Quand quelqu’un arrive, il cherche systématiquement des membres de la communauté et leur demande s’ils ont entendu parler d’untel ou d’unetelle. Les Berisha pensent alors être définitivement au bout de leurs peines.
Ali dépose à son tour une demande d’asile. Mais l’audition au CGRA se passe mal. Il s’embrouille dans ses explications. « L’exercice est loin d’être évident pour les demandeurs d’asile roms, explique une travailleuse sociale, amie de la famille. Ils ne sont pas habitués à ce qu’on s’intéresse à eux. Et subitement, on les presse de questions personnelles. Des questions qu’ils ne se sont jamais posées. Quand on leur demande leur adresse au Kosovo, certains ne savent même pas répondre. Il ne se sont jamais posé la question eux-mêmes ».
La fille aînée de la famille, Emine, a épousé Moustapha, un jeune Rom du Kosovo né en Italie, avec qui elle a trois enfants. Ils vivent à Marcinelle et rendent régulièrement visite à Ali et Sheriban à Bruxelles. Bien que né en Italie de parents yougoslaves, Moustapha est apatride. Le pays de la nationalité de ses parents n’existe plus et aucune des nouvelles républiques nées de l’éclatement de la Yougoslavie ne l’a inscrit dans son registre national. Quant à l’Italie, il en a été expulsé plusieurs fois. « Ce sont des histoires de Roms », dit-il en riant.
Leurs enfants, bien que nés en Belgique pour deux d’entre eux, n’ont pas non plus la nationalité belge. Mais l’aîné, qui va à l’école à Marcinelle, s’exprime aussi bien en français que ses camarades de classe.

Retourner au Kosovo ? Personne dans la famille n’ose envisager cette possibilité. « Si ça devait m’arriver, je n’ai plus qu’à me jeter sur les rails d’un train, s’exclame Ali. On n’a plus rien là-bas. Notre maison n’existe plus. Ils nous ont tout pris. Ceux qui disent qu’il reste des Roms à Vucitrn sont des menteurs ! ».
La Belgique leur apparaît comme un pays où personne ne les regarde en tant que Roms. Ils ont ici des droits et se sentent en sécurité dans les rues. Bien que pacifiste, et n’ayant jamais voulu prendre parti dans le conflit qui a ensanglanté le Kosovo et divisé les Serbes et les Albanais, Ali dit souhaiter que ses petits-enfants fassent leur service militaire dans l’armée belge. « Quitte à défendre un pays, autant que ce soit un pays qui en vaille la peine. Pour moi, désormais, le Kosovo fait partie du passé. C’est de la Belgique que je veux faire partie ! » n

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