Il y a des commerces plus florissants que d’autres

Il est temps de regarder la réalité en face: de proche en proche, les politiques de citadelle assiégée nous conduisent vers un monde qui donne froid dans le dos.

À travers ces “Chroniques de l’Europe forteresse”, on découvre donc sans surprise qu’on n’arrête pas le progrès et qu’en matière de surveillance des frontières – non plus des pays mais de l’Union européenne (UE) – , on est en train de passer des traditionnels douaniers et garde-côtes à la mise en place d’outils technologiques extrêmement sophistiqués qui ont pour noms “drones”, “scanners”, “Eurosur”, “Cise”… Autant d’éléments qui font immanquablement penser à une panoplie guerrière dont on cherche vainement l’ennemi et la dangerosité que certains prétendent bloquer, contenir ou arrêter par ces moyens… Au bout du compte, c’est toujours la même question qui revient et qui laisse un goût amer dans la bouche: à quel projet politique cela renvoie-t-il et quel est donc notre modèle de société?

Du sens et de la nécessité de contrôler les frontières

Oui, Henri Goldman a fort probablement raison quand il dit que la principale fonction contemporaine des frontières est de protéger les riches des pauvres parce qu’on suppose, en cas de levée des entraves à la circulation des personnes, qu’ils sont prêts à venir massivement au moins voir s’ils peuvent trouver à “mieux vivre” et à monnayer leur force de travail ici. C’est une hypothèse, d’autres existent dont les fondements ne sont pas moins sensés, comme celle d’ouvrir les frontières pour permettre la libre circulation des travailleurs1. Mais aucun responsable politique européen ne veut prendre le risque de tester cette hypothèse. Une autre raison – mise en évidence cette fois par les responsables européens comme par les vendeurs d’outillage électronique de contrôle des frontières et des mers – est celle de la lutte contre les trafiquants en tous genres: trafic de drogues, trafic d’armes, trafic d’êtres humains, contrebande, terrorisme… Difficile de ne pas souscrire à l’objectif initial. Mais, pour le coup, pas sûr du tout que les outils soient adaptés… Tous ces outillages complexes et raffinés, pour ce qu’on en a compris, traquent avant tout les hommes, mais sans empêcher les malversations! Tandis que les trafiquants de tous types de marchandises n’ont, pour une large part d’entre eux, aucun problème d’accès au séjour…

Au bout du compte, c’est toujours la même question qui revient et qui laisse un goût amer dans la bouche: à quel projet politique cela renvoie-t-il et quel est donc notre modèle de société?

De l’efficacité de ce contrôle

La vice-présidente du Parlement européen est très claire sur la question. La politique menée actuellement par l’UE repose sur une double illusion: la première qu’on peut réellement arrêter les migrations, la seconde que les interventions “musclées” rassurent la population que l’immigration inquiète. Or Catherine ­Wihtol de Wenden nous livre des chiffres implacables sur la question de l’efficacité: 30 ans de contrôle dissuasif des frontières n’ont pas empêché les flux migratoires de tripler en 40 ans! Course sans fin donc, cher payée aux entreprises qui en font leurs choux gras, mais aussi en coût humain, se chiffrant en milliers de morts, et finalement en coût politique. Car il a été suffisamment prouvé2 que, loin de rassurer la population, cette guerre conforte plutôt le fantasme du migrant dangereux dont “nous” devrions nous défendre alors qu’il faudrait impérativement créer un nouveau “nous” au sein des pays européens, entre citoyens de longue date et les autres plus récemment arrivés.

Dérives du “business” du contrôle des frontières

D’un supposé besoin élémentaire des États, le contrôle des frontières est donc devenu l’enjeu d’un nouveau marché international de la sécurité3: un gros “gâteau” que des firmes européennes se partagent. Mais ce qui choque le plus, c’est que la nécessaire distance entre responsables publics européens et groupes industriels soumissionnaires pour des marchés publics ne semble plus être respectée, sans que cela semble poser le moindre problème aux institutions européennes. Comment peut-on imaginer que le groupe de consultants en sécurité constitué par la Commission européenne pour la conseiller puisse incorporer tant de représentants des principaux groupes industriels de sécurité et de défense et que ceux-ci vont siéger “à titre personnel” sans y chercher un substantiel profit pour leurs entreprises?

Le cœur du projet européen en question

L’UE prétend être un projet de création d’un espace de solidarité entre des peuples. Il est avant tout un espace économique de libre marché qui instaure des règles qui mettent les travailleurs en “libre” concurrence. Ceci ne pousse ni à la solidarité interne – entre travailleurs européens –, ni à la solidarité externe – entre travailleurs européens et du reste du monde. Ce qui est sûr, c’est que si on ne fait rien contre la dérégulation du marché du travail qui bat son plein, nos nouveaux arrivants potentiels ont toutes les chances de venir s’engouffrer dans ce processus. Même s’ils ne venaient pas, ce problème de dérégulation du travail resterait bien présent et joue déjà à plein au sein de l’espace intra-européen. C’est donc une autre question qui doit être traitée d’urgence par le politique, indépendamment de la question de la fermeture ou de l’ouverture des frontières à l’extérieur de l’UE.
Le projet européen actuel est de mauvais compte, car si de plus en plus de responsables politiques reconnaissent la responsabilité de leur pays dans l’identification et la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, aucun pays et pas plus l’UE ne reconnait sa responsabilité centrale dans l’exploitation ordonnée, systématique et implacable des peuples du Sud au seul profit de la prospérité européenne.

Ce qui frappe le plus, c’est le peu d’investissement dans la recherche d’une autre approche qui constituerait une alternative à l’approche sécuritaire.

Eh bien, ce projet politique (belge et) européen qui met au centre l’égoïsme, la peur et les intérêts économiques ne nous satisfait pas! C’est un projet guerrier – guerre économique, guerre aux migrants – qui va à moyen ou long terme se retourner contre nous. Parce que d’autres (comme les fameux “pays émergents”) nous traiteront à l’aune des mêmes politiques quand ils auront économiquement le dessus, ce qui ne saurait tarder. Au-delà de la fameuse reconnaissance des “droits humains” dont l’Europe se prévaut mais qu’elle ne met pas réellement en œuvre, n’est-ce pas vers la reconnaissance d’un droit au partage des richesses qu’elle doit se tourner?

Là où on n’investit pas…

On l’a donc compris, l’énergie et les moyens sont investis de façon très discutable dans la sécurité et le contrôle de l’immigration. Mais ce qui frappe le plus, c’est le peu d’investissement dans la recherche d’une autre approche qui constituerait une alternative à l’approche sécuritaire. Pas d’équipe sérieuse de sociologues, économistes et autres qui s’y attellent pour le compte de la Commission européenne, alors que, avec des moyens extrêmement modestes, des chercheurs avancent des idées et des projections chiffrées qui ne manquent pas d’intérêt. Le lecteur en aura trouvé un avant-goût dans l’article de Catherine Wihtol de Wenden mais aussi dans d’autres ouvrages référencés en fin de publication.

Pour conclure ces “Chroniques de l’Europe forteresse”, retenons qu’il ne s’agit pas seulement de réclamer des contrôles plus respectueux du droit, mais bien de repenser la politique migratoire tout entière, excessivement répressive, dangereusement restrictive, économiquement perverse, démocratiquement douteuse qui met en péril les Européens comme les pays qui les entourent.

À quand la mise sur pied d’un équivalent du “FP7-Security Advisory Group”4 pour conseiller la Commission européenne en matière de vision alternative pour la gestion des questions migratoires? Sans oublier que si la Commission est conséquente, ce groupe devra intégrer, outre des chercheurs de différents horizons – sociologues, juristes, économistes… – et des représentants d’ONG défendant les droits des migrants, des représentants des intéressés eux-mêmes, par simple souci d’égalité de traitement!

Notes:
1 On parle bien ici de liberté de circulation et non pas de liberté d’installation.
2 Voir notamment Éric Fassin, Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d’État, La Découverte, 2012.
3 Mis en évidence par Claire Rodier (page 50) et dans les entretiens réalisés par Laure Borgomano.
4 Groupe de consultants en sécurité constitué par la Commission pour la conseiller.
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