Du fichage au génocide

L’extermination des Tsiganes par les nazis fut préparée dans les esprits par des politiques de fichage et de discriminations systématiques à l’égard des Roms, Manouches, Gitans… conduites par les démocraties. Aujourd’hui, dans de nombreux pays d’Europe, ce phénomène semble se reproduire.

Il semble qu’un long processus de politiques discriminatoires ait mené au génocide des Tsiganes perpétré par les nazis ?
Il faut distinguer deux phénomènes différents. Entre 1906 et l’entre-deux-guerres, tous les pays européens ont mis en place des dispositions d’identification, de recensement, de repérage des Tsiganes. Un élément important est que ces Tsiganes sont toujours des nationaux. L’objectif n’est pas exclusivement le refoulement d’étrangers indésirables, mais bien le tri des nationaux. Ces dispositions se sont transformées en des régimes administratifs très contraignants et discriminatoires à partir des années 1920, qui ont mené à la construction de populations fermées, prisonnières du statut qui leur avait été assigné. Ces populations recouvrent des Sinte, Roms, Manouches, Gitans… mais aussi des personnes qui n’ont pas de caractère anthropologique tsigane stricto sensu. Le cas français est emblématique : la loi de juillet 1912 a créé des catégories différentes pour les professions ambulantes. Toute personne qui exerçait en famille un métier ambulant devait s’enregistrer dans le « régime des nomades », transgénérationnel : si on naît dans une famille enregistrée sous ce statut, on ne peut plus en sortir. Cette situation a perduré jusqu’à nos jours en France. La Belgique a mené un processus assez semblable par la création de cartes de nomades, et par des mesures discriminatoires prises en… 1965 ! Après la guerre, les législations communistes en Europe centrale et orientale ont repris les fichiers établis antérieurement…

Il y a donc deux choses différentes. D’un côté, les politiques antitsiganes du XXe siècle, intégrées au corpus législatif et réglementaire de tous les pays européens, et qui n’ont jamais été abandonnées. Il y a là une continuité manifeste. De l’autre, la rupture radicale de l’Allemagne nazie entre 1933 et 1945. L’État racial mis en place avec l’accord d’une large partie des Allemands puis des Autrichiens n’est pas une « dérive autoritaire ». Il repose sur une affirmation qui révolutionne tous les aspects du droit. La volonté unique de fonder la « communauté de sang » sur le droit raciste conduit à une élimination familiale qui n’existe pas forcément dans les autres « politiques tsiganes ». Les nazis ont provoqué l’extermination totale des Tsiganes du Grand Reich, et la disparition de 40 à 80% des familles selon les régions d’occupation et l’action des États collaborateurs. Les politiques antitsiganes actuelles sont, elles, les héritières directes des régimes administratifs mis en place au début du XXe siècle. Et ces statuts ont été créés dans une phase historique de démocratisation des sociétés européennes !

Ce qui est paradoxal…
C’est en effet un paradoxe qui devrait nous interpeller sérieusement, puisque cela montre à quel point la démocratie ne protège pas de l’arbitraire. Tous ces régimes administratifs ont été produits par des lois parlementaires, et non par des décisions de l’État centralisé ou des arbitraires de l’exécutif. Il s’agit d’opérer un tri à l’intérieur des nationaux, selon des critères ambigus qui mêlent un prétendu mode de vie nomade et le fait d’exercer une profession ambulante. De là, on glisse facilement vers le critère ethnique et racial lorsque des législations à fondement racial se mettent en place.

Ce qui est le cas avec le régime nazi ?
Il faut balayer l’idée que les nazis tombent du ciel en 1933. L’appareillage de la « Zigeuner politik » (politique tsigane) est intégré à un ensemble plus vaste qui est un sujet de débat national sous la république de Weimar : la nécessité de purifier de façon préventive la société allemande de ses éléments indésirables. Dès les années 1920, une part très importante des policiers, des magistrats, des psychiatres, des médecins… est déjà acquise aux idées eugénistes. L’idéologie dominante est qu’on peut prévenir la décadence d’une nation soumise à une crise sans précédent en procédant à un tri à l’intérieur de l’ensemble de la société sur des bases – prétendument – scientifiques, et en établissant une politique de prévention eugéniste. La radicalisation raciale de la « Zigeuner politik » a lieu dans cette atmosphère eugéniste qui s’est emparée d’une grande partie de l’intelligentsia allemande. Au niveau des administrations, le terrain était prêt aussi. Dès 1933, toutes les municipalités ont créé des « Zigeunerlager », des camps entourés de barbelés où elles enfermaient les familles tsiganes recensées localement, itinérantes ou non. Les administrations n’ont pas attendu de recevoir des ordres, c’est comme si l’élection d’Hitler avait à elle seule levé les garde-fous démocratiques.

On glisse facilement vers le critère ethnique et racial lorsque des législations à fondement racial se mettent en place. 

C’est sur cette radicalisation eugéniste que se construit la volonté d’extermination des Tsiganes, comme des Juifs ?
Le génocide des Tsiganes repose sur une logique raciale intra-germanique. Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis veulent établir une nouvelle citoyenneté allemande, sur base raciale, qui exclut les Juifs. En deux ans, ils font table rase de tout ce qui existait avant et à partir de 1935, par les lois de Nuremberg, la vie civique repose sur les certificats d’aryanité, qu’on ne peut obtenir que si on peut prouver qu’on n’a pas de « sang » juif. Les Juifs sont situés d’emblée à l’extérieur de la Nation raciale nouvelle.

Les nazis procèdent ensuite à une deuxième étape de la création de cette citoyenneté biologique, par un tri individuel et généalogique. On se débarrassera des Juifs, c’est déjà acquis, et on établira aussi une hiérarchie interne à l’ensemble du peuple germanique. La façon d’établir cette hiérarchie est débattue parmi ces élites acquises à l’eugénisme, qui peuplent l’ensemble des appareils administratifs et policiers nazis. Une expertise généalogique sera menée et l’un de ses critères sera que ne peut faire partie du peuple allemand toute personne qui a un seul grand-parent « zigeuner ». On est dans une logique différente de la logique d’exclusion des Juifs qui ne peuvent a priori pas être allemands. Les Tsiganes nationaux sont des Allemands, mais qui nécessitent une expertise généalogique ciblée. Les enquêteurs analysent tout le corpus de fichage de la « Zigeuner politik » et épluchent les registres paroissiaux de tout le pays. Ces matériaux sont donnés à des « experts en sciences tsiganes » qui vont se pencher sur les mariages mixtes, évaluer les degrés de métissage, calculer la part de sang recevable dans la communauté allemande… Himmler tranche en décembre 1942 en décidant par l’Auschwitz Erlass de l’extermination des Tsiganes du grand Reich, quel que soit leur degré de métissage.

La persécution des Tsiganes dans le Reich est donc raciale ?
Bien sûr et dès le début, car elle est au cœur du mythe fondateur du nazisme. La raciologie nazie a reformulé le mythe de la race indo-européenne du XIXe siècle pour reconstituer un mythe spécifique aryen (indo-germanique) situé en terre germanique. Les Tsiganes allemands sont là depuis le XVIe siècle, ils parlent la seule langue indo-aryenne encore parlée en Europe. Les experts tentent de savoir s’ils seraient les descendants d’une tribu aryenne perdue. Leur réponse sera non. À cause du métissage – non pas avec des étrangers, mais avec des Allemands de qualité inférieure – qui a corrompu la race aryenne originelle. Voilà pourquoi les Tsiganes ont été expertisés racialement. Certains ont ensuite été basculés dans la catégorie fourre-tout des asociaux. Mais ils n’ont pas été pourchassés pour des raisons sociales. C’est une persécution raciale par excellence : elle est faite sur expertise, elle fait débat d’expertise, et elle est familiale. Dans la persécution sociale, on poursuit un individu. Par la persécution raciale, on cherche délibérément à éradiquer une famille entière.

Le génocide des Tsiganes a tardé à être reconnu et n’est pas encore entré dans la conscience collective…
Après la Seconde Guerre mondiale, la mémoire du conflit est essentiellement militaire, sa commémoration est donc aussi militaire. Les commémorations civiles concernent la Résistance, et les déportations politiques sont envisagées dans cet esprit. Le caractère exceptionnel de l’extermination des Juifs n’est pas du tout perçu dans des pays européens traumatisés par l’ampleur des désastres nationaux et les crises politiques de l’après-guerre. L’extermination des Juifs a une dimension transnationale et les États européens ne traitent que du sort de leurs nationaux. La conquête de l’historiographie et de la politique mémorielle est un phénomène récent et parallèle, qui date des années 1980. Il a été porté par une génération d’historiens et a été rendu possible par l’ouverture des archives et, de là, par la prise de conscience du caractère unique du génocide des Juifs. La reconnaissance du génocide des Juifs a entraîné la découverte de l’ensemble des politiques d’extermination. La compréhension historique est essentielle. Il ne peut y avoir de reconnaissance de la discrimination dont font l’objet les ressortissants nationaux expertisés comme Tsiganes que si on prend en compte l’ensemble des dimensions politiques de l’entre-deux-guerres et de la Seconde Guerre mondiale. Sinon, l’opinion publique pense que ça ne peut arriver qu’à des personnes qu’elle imagine étrangères ou extérieures à l’espace européen.

Pour vous, ces constructions sont en train de se reproduire ?
Oui, à bas bruit, dans un contexte très différent et à une échelle qui n’a rien à voir avec celle de l’entre-deux-guerres. Mais la même opération de dénationalisation, qui est le préalable à la discrimination, est en train de s’opérer. En Hongrie, par exemple. Viktor Orban est démocratiquement élu et sa prétendue « grande transformation », personne ne s’en aperçoit ou ne le dit, est une révolution fasciste du droit. Ça va beaucoup plus loin que les murs anti-Roms. En Hongrie, ce qui est visé, c’est l’éradication physique d’une part de la population nationale, décrétée étrangère de sang. Les Tsiganes européens sont enracinés dans les nations européennes depuis le Moyen Âge, leur histoire est contemporaine de la formation des sociétés européennes. Il ne s’agit pas de populations qui vont vagabonder à travers l’Europe. Le procédé est toujours le même, la disqualification est politique, juridique et économique, sa justification est raciale. Il y aura toujours des experts pour argumenter l’injustifiable.

Dans un contexte qui est aussi fait de grandes incertitudes et inquiétudes économiques…
En général, comme nous l’avons vu à l’été 2010, la politique tsigane a été dans tous les pays européens, et pas seulement en France, un élément annonciateur des dimensions d’une crise nationale majeure. Et de fait, on y est !

Propos recueillis par Laurence Vanpaeschen

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