Détournement de citoyenneté

Devenir belge n’implique pas qu’il faille renoncer à ses attachements antérieurs. Les partis politiques l’ont bien compris. Ils mobilisent les « patriotismes d’origine » pour faire le plein de voix. Les divers consulats s’en mêlent également. D’où ce paradoxe : la participation politique des « nouveaux Belges », dont il y a tout lieu de se réjouir, les transforme parfois en agents des intérêts diplomatiques des États d’origine. Trop de personnalités politiques se prêtent à ce jeu qui s’apparente à un détournement de citoyenneté.

La participation politique accrue à la vie politique belge, de plus en plus visible ces vingt dernières années, des résidents d’origine et/ou de nationalité étrangère a eu des conséquences diverses sur le plan électoral, qu’il s’agisse des candidats « d’origine X » mais aussi des autres, sans oublier la nouvelle perception de l’électorat, au sein duquel les segmentations traditionnelles communautaro-linguistiques ou liées aux « piliers » se sont enrichies de nouvelles selon les diverses ethnicités et sensibilités religieuses, avec de multiples intersections qui rendent quasiment impossible toute analyse à un niveau autre que local.

Il n’en reste pas moins que diverses constatations peuvent être effectuées sur base d’une observation attentive, essentiellement – mais pas uniquement – bruxelloise. Le sujet est inépuisable. On se bornera ici à en évoquer quelques aspects et épisodes.

Le lobbyisme turc

En juin 1999, lors des premières élections parlementaires belges où se présentaient quelques candidats belgo-turcs, certains d’entre eux furent sollicités par des médias turcs quant à la récente érection d’un monument commémorant le génocide des Arméniens par le régime jeune-turc en 1915. La plupart des candidats et des élus belgo-turcs ont pris publiquement position au cours de diverses élections ultérieures, tous uniquement dans des médias ou des réunions exclusivement turcophones, pour défendre la position officielle d’Ankara quant à l’inexistence de ce génocide, notamment lorsqu’avaient lieu des débats parlementaires et médiatiques sur l’extension de la loi réprimant le négationnisme. Le point d’orgue aura été une pétition demandant le démantèlement de cette stèle, pétition signée par un membre alors en exercice du gouvernement régional bruxellois. Et pourtant, leurs partis respectifs ne les ont pas rappellés à l’ordre ni exclus de leurs listes, au contraire de ce qui s’est passé aux Pays-Bas dans une situation similaire.

Le lobbyisme marocain

En avril 2000, une délégation de cinq parlementaires régionaux bruxellois de divers partis (PRL, FDF, PS) a effectué une visite officielle à Rabat où elle a été reçue officiellement par des instances parlementaires et gouvernementales. Délégation officielle certes, mais seulement du point de vue marocain : ainsi qu’il est apparu ultérieurement, ces élus belges, tous binationaux belgo-marocains, n’avaient nullement été mandatés par leurs partis respectifs, ceux du PS en particulier se seraient d’ailleurs fait sermonner dès leur retour. Une sixième personnalité était du voyage, le président de l’Exécutif des musulmans de l’époque, ce qui a ainsi ajouté à la confusion des genres. Le communiqué officiel côté marocain souligna que « les membres de la délégation ont exprimé, de leur côté, leur volonté d’apporter leur soutien s’agissant de la défense des intérêts du Maroc auprès des instances européennes ».

Ce qui est consternant, ce n’est pas que des candidats se soient laissés aller à des dérives nationalistes et négationnistes, mais bien que leurs partis aient considéré que cela faisait partie du jeu électoral.

L’année suivante, une conseillère communale fraîchement élue sur une liste Écolo claqua la porte pour cause d’incompatibilité idéologique avec la position de ce parti refusant d’adhérer au dogme de la « marocanité du Sahara  ». Au moins un autre élu de la même commune la suivra ultérieurement, mais ils ne sont pas les seuls à avoir été atteints par la fièvre nationaliste marocaine parmi les élus belgo-marocains, tous partis confondus, le point d’orgue ayant été atteint en 2006 avec des propos virulents anti-algériens tenus par des candidats belgo-marocains (surtout PS) lors des élections communales, notamment à l’encontre de candidates belgo-algériennes (également PS).

En novembre 2012, on a vu deux parlementaires régionaux bruxellois, un PS et un SP.A, ainsi que l’aumônier militaire musulman officieux et l’aumônier militaire juif officiel, tous quatre binationaux belgo-marocains, défiler derrière l’ambassadeur du Maroc à Bruxelles lors d’une manifestation chauviniste marocaine en commémoration de l’invasion marocaine du Sahara occidental. Encore une fois, aucune réaction des partis concernés, ni du ministre belge de la Défense d’ailleurs.

Dans ces affaires, ce qui est consternant, ce n’est pas, somme toute, que des candidats se soient laissés aller à des dérives nationalistes et négationnistes, mais bien que leurs partis aient considéré que cela faisait partie du jeu électoral et que « celui qui cèdera sur ce point perdra ses voix au profit des candidats d’autres partis qui auront eu moins de scrupules », comme me le déclara en privé un cabinettard du PS.

Le lobbyisme algérien

En juin 1999, le correspondant d’un quotidien nationaliste algérien à Bruxelles écrivait à propos des candidats belgo-algériens aux élections parlementaires (régionales, fédérales et européennes) : « Pour tous les candidats, il est clair qu’ils tentent, en plus de leur mission d’élus belges (en cas de victoire), de mener un travail de rapprochement avec le pays d’origine, l’Algérie. Ils sont conscients qu’ils peuvent influer sur les décisions politiques et économiques en faveur de l’Algérie. À titre comparatif, les Marocains, qui sont assez nombreux dans les institutions élues, constituent un véritable lobby qui défend l’intérêt de leurs concitoyens (300 000) vivant en Belgique et les intérêts commerciaux du Maroc ».
À l’occasion des élections communales de 2012, le consulat général d’Algérie à Bruxelles avait apposé dans ses locaux des affiches de plusieurs candidats belgo-algériens de divers partis, candidats dans des communes des trois régions du pays. Cela semble toutefois plus relever de la fierté et de l’encouragement que d’une réelle volonté de construire un «  lobby », vue la faible importance numérique des Algériens dans l’électorat et parmi les élus belges.

Lobbies européens sur le modèle des Turcs et des Marocains ?

Un candidat du Parti social-démocrate roumain aux élections communales de 2012 (sur une liste PS-SP.A) a jugé utile de communiquer en roumain sur son site internet sa vision de cette nouvelle expérience de participation politique : « La communauté roumaine devient de plus en plus grande à Bruxelles et, dans les années à venir, il y aura beaucoup de problèmes dans notre communauté. Il est nécessaire que les Roumains aient des représentants au sein des communes, où les décisions sont prises. D’autres minorités nationales l’ont fait avec succès depuis plusieurs années, comme les communautés italienne, espagnole, turque ou marocaine. Je pense qu’il est temps que nous le fassions ».
Un candidat portugais, lui aussi sur une liste PS-SP.A mais se revendiquant du milieu associatif et sans aucun lien affiché avec le parti-frère portugais, s’exprimait quasiment dans les mêmes termes dans un média lusophone diasporique : « Nous savons tous que nos concitoyens marocains, italiens, espagnols… sont élus dans les communes où ils sont les plus concentrés. Ces communautés peuvent obtenir plus que nous qui n’avons pas, là-dedans, quelqu’un pour y défendre nos intérêts. »

Politiciens ici et ailleurs

À diverses reprises, des personnes résidant en Belgique (pour la plupart binationales) et y exerçant – ou ayant exercé – un mandat politique ont par ailleurs siégé dans des instances élues ou nommées au titre de leur autre nationalité ou de leur origine. Il s’agit par exemple du Conseil des résidents espagnols, du Conseil de la communauté marocaine de l’étranger, de la World Inter-Parliamentary Union of Hellenism (PADEE) ou, dans un autre genre, du Conseil international des parlementaires juifs (ICJP). Un parlementaire belge a même envisagé, avant d’être éliminé de la course parce qu’il ne remplissait pas certaines conditions, de se présenter à l’élection présidentielle guinéenne. Et un bourgmestre binational en exercice a tenté de devenir maire du village français où sa famille maternelle possède un château… En 2012, il est également apparu qu’un candidat italien aux élections communales à Charleroi était déjà depuis deux mandats conseiller municipal dans son village d’origine.

Assignation électorale identitaire ou quotas ?

À diverses reprises, lorsque des listes de candidats devaient être remaniées à la dernière minute, les instances décisionnelles des partis concernés ont choisi de remplacer le candidat faisant défaut par un autre de même origine et en même position (et de même sexe), révélant ainsi que la composition et les positionnements internes se faisaient sur cette base. Cela s’est produit tant aux législatives de 2003 (Bruxelles-Hal-Vilvorde, liste PS) qu’aux communales de 2013 (Écolo-Schaerbeek et CDH-Ixelles), dans les deux premiers cas entre candidats belgo-marocains, dans le troisième entre deux candidates polonaises. Ces pratiques, déjà anciennes, sont aujourd’hui quasiment institutionnalisées.


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