Les Roms peuvent-ils parler?

Can the Subaltern speak? (« les subalternes peuvent-ils/elles parler ? ») : la célèbre question de G.C. Spivak est un étendard bien connu des Subaltern Studies et des Postcolonial Studies1. Emprunté au philosophe communiste Antonio Gramsci, le concept de « subalternité » opère un déplacement majeur de la théorie marxiste : il suggère que les rapports de domination ne se réduisent pas aux rapports de classe sur le terrain économique, mais passent par des rapports d’hégémonie culturelle dont l’effet est d’empêcher certains groupes (en l’occurrence, les populations rurales du Sud de l’Italie au début du XXe siècle) de se constituer en groupe homogène, en partenaire potentiel dans l’espace commun.

Bien évidemment, les subalternes parlent. Mais ils n’ont pas d’espace de parole. Pour le dire en termes philosophiques, leur exclusion est « transcendantale » : les subalternes sont mis dans une situation qui les exclut structurellement, a priori, des conditions de possibilité mêmes du langage.
Les Roms peuvent-ils parler ? Peuple(s) sans nation, sans langue uniformément partagée, peuple(s) au nom duquel aucune représentation politique (« Union Romani internationale », « Parlement Tsigane », Conseils consultatifs…) ne peut prétendre parler. L’ironie veut que ces questions, introduites dans le champ du savoir par des subalternistes indiens, se pose aujourd’hui avec le plus d’acuité, en Europe, pour des populations lointainement originaires de l’Inde…

Le plus bel exemple d’exclusion transcendantale des Roms se trouve chez le philosophe Husserl, dans une conférence prononcée en 1935 pour s’alarmer de la montée du fascisme : « Nous posons la question : comment se caractérise la figure spirituelle de l’Europe. J’entends l’Europe non pas géographiquement comme sur les cartes, comme s’il était possible de définir ainsi le domaine de l’humanité qui vit ici territorialement, en tant qu’humanité européenne. Au sens spirituel, il est manifeste que les dominions anglais, les États-Unis, etc., appartiennent à l’Europe, mais non pas les Esquimaux ou les Indiens des ménageries foraines, ni les Tsiganes qui vagabondent perpétuellement en Europe »2. Au détour d’une phrase, l’affaire est réglée : les Tsiganes n’appartiennent pas à l’humanité européenne, qui se définit par le logos, la raison. Les Roms sont exclus du logos, ils ne peuvent donc pas parler. Leur existence est de fait (géographique), non de droit (spirituelle)…

Il y a quelques mois, le Centre pour l’égalité des chances organisait, avec le Centre de médiation des Gens du voyage, une série de séances de travail avec des élus locaux au sujet de l’organisation du séjour temporaire. L’idée était que des solutions techniques simples et de bon sens permettent d’organiser ce séjour, dans le respect du droit fondamental des Gens du voyage de vivre, avec leur famille, selon leur mode de vie traditionnel. Lors d’une de ces séances, les participants nous demandèrent avec insistance, à Ahmed Akim3 et à moi-même : ok, mais pourquoi ce mode de vie, pourquoi le nomadisme ? Féru de Marcel Mauss, je m’aventurai sur le terrain de l’anthropologie pour expliquer la logique de dons et de contre-dons qui caractérise les Gens du Voyage et les met en marge des modes de production et d’échange dominants. À côté de moi, Ahmed Akim resta de marbre. Lors de la pause, il me tira par la manche : « Tu sais, parler de dons, de système de parenté, etc., ce n’est pas une bonne idée. Et puis, on ne sait pas ce qu’ils en diraient. Tout ce qu’on peut faire, c’est dire que c’est comme ça, qu’ils vivent comme ils l’entendent, et que c’est leur droit, tout simplement ».

Ahmed Akim a raison. Parler des Roms, et le faire à leur place, est douteux, même animé des meilleures intentions. Ce qui est un devoir, par contre, c’est de leur ouvrir l’espace commun de parole en luttant pour le respect de leurs droits fondamentaux, et en particulier celui de l’habitat mobile qui reste, en Belgique, leur revendication prioritaire.

Notes:

1 G.C.Spivak, « Les subalternes peuvent-ils parler ? », trad. J. Vidal, Éditions Amsterdam, 2009.
2 Edmund Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1952), trad. G. Granel, Gallimard, 1976, p.352.
3 Ahmed Akim est directeur du Centre de médiation des Gens du voyage (Wallonie).
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