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Travailleurs de tous les pays, unissez-vous !?

Est-il possible de défendre les travailleurs immigrés, et spécifiquement les sans-papiers, alors que ceux-ci sont parfois considérés comme une menace pour l’emploi et les acquis sociaux ?
Entretien avec des responsables syndicaux des secteurs du nettoyage et du bâtiment.

 L’immigration est souvent source d’embarras pour les syndicats. Surtout lorsqu’elle est irrégulière et qu’elle induit du travail au noir, donc une concurrence directe entre travailleurs. Entre les positions officielles du syndicat et le terrain il y a parfois un monde, et très certainement dans des secteurs minés par le travail au noir.Quand le syndicat découvre qu’une entreprise sous-traitante a recours au travail au noir, c’est un jeu d’équilibriste qui commence, « dénoncer l’employeur sans porter préjudice aux sans-papiers ». Cihan Durmaz, secrétaire permanent de la centrale professionnelle Bâtiment, industrie et énergie de la CSC ne cherche pas à dissimuler l’ambivalence qui prévaut sur les chantiers : « C’est vrai que sur le terrain, on peut trouver une frustration chez les travailleurs réguliers qui pensent être mal payés à cause des travailleurs étrangers, sans papiers ou détachés. Mais notre boulot c’est justement de conscientiser les délégués syndicaux pour ne pas dénoncer les sans-papiers mais plutôt s’attaquer aux employeurs ». Cette tension provient notamment de l’importance du travail au noir dans le bâtiment. La CSC estime qu’en Belgique, le travail au noir représente de 25 à 31% de l’activité dans ce secteur qui embauche 160 000 personnes et dont la plupart des travailleurs sont syndiqués. Bien sûr, le phénomène du travail au noir dépasse largement la question des sans-papiers. Au sein des cohortes de travailleurs au noir, il y a des Belges qui travaillent déjà, des chômeurs, des Européens… Notons aussi le problème des « faux indépendants », cette zone grise où le travailleur est contraint par le patron de se déclarer « indépendant », ce qui lui permet d’éviter d’avoir à payer des cotisations sociales…

« Les travailleurs réguliers sont mis au chômage »

Ciham Durmaz estime que le nombre de sans-papiers qui travaillent sur les chantiers est important. Comme dans de nombreux autres secteurs, on les trouve dans « de petites entreprises désorganisées qui viennent en sous-traitance d’entreprises qui ont pignon sur rue. » Le problème est connu, une grosse entreprise a remporté un appel d’offre, elle sous-traite le boulot à une autre entreprise, peu regardante sur le statut de ses employés. En cas de contrôle, c’est la seconde qui sera considérée comme responsable. Établir une « responsabilité solidaire de l’entrepreneur principal » est justement un des combats de la CSC.

Sur le terrain, ce n’est pas simple. S’il se dit que, a priori, « le sans-papiers ne dérange pas le travailleur régulier », Ciham Durmaz regrette quand même une  « concurrence déloyale, un dumping social qui met à mal les conditions de travail des salariés. Le problème au quotidien c’est qu’avec ces travailleurs sous-traitants, les travailleurs réguliers sont mis au chômage économique, ils perdent leur emploi ». Quand le syndicat découvre qu’une entreprise sous-traitante a recours au travail au noir, c’est un jeu d’équilibriste qui commence, « dénoncer l’employeur sans porter préjudice aux sans-papiers ». Avant d’appeler l’inspection sociale, le syndicat, via le délégué, en brandit la menace auprès de l’employeur. Une simple menace qui, aux dires du permanent syndical, « fonctionne la plupart du temps ».

Dans ce contexte de mise en concurrence des travailleurs, la centrale Bâtiment, industrie et énergie de la CSC se retrouve-t-elle dans les positions tenues au niveau national ou régional par le syndicat ? Ciham Durmaz considère que le travail de sa centrale complète les positions de la fédération de Bruxelles : « Nous, à la centrale, on défend la cause des travailleurs et on se penche plus sur la fraude sociale, alors que la fédération interprofessionnelle de Bruxelles se penche davantage sur la régularisation des sans-papiers ».

« On essaie de contrôler les pratiques »

Cette impression de légère confusion au sein du monde syndical n’est pas moindre lorsqu’on pénètre dans le monde du ­nettoyage. Là encore, la sous-traitance est pointée du doigt comme l’origine de nombreux maux. Dominique Fervaille, secrétaire du secteur nettoyage de la centrale générale de la FGTB, nous donne un exemple récent : « La SNCB a fait un appel d’offres pour le nettoyage des gares de Bruxelles. Elle a donné le contrat à la société qui proposait un prix inférieur de moitié à ce qu’un tel travail coûte réellement. Il y avait des travailleurs roumains qui travaillaient pour la moitié du prix. Dans ce cas, nous avons dû appeler l’inspection du travail ».

Hormis cet exemple frappant, la permanente syndicale a plutôt tendance à minimiser le phénomène : « Il n’y a pas tellement de travail de sans-papiers dans le secteur, on essaye de contrôler au maximum les pratiques ». Si on défend le droit des ouvriers et qu’on s’oppose au travail au noir, on ne peut pas vraiment défendre quelqu’un qui travaille au noir. (Akim, délégué syndical) Selon elle, on constate même une authentique compassion des travailleurs réguliers envers les sans-papiers, contraints de travailler au noir. Des sentiments bienveillants qui s’expliquent par le taux important de travailleurs d’origine immigrée dans le secteur. « Quand on parle de travail au noir, nous explique Dominique Fervaille, les travailleurs demandent toujours, avant d’envoyer l’inspection, s’il y a des sans-papiers. C’est surtout aux employeurs qu’ils en veulent ». Aucune ombre au tableau qu’elle dépeint. Même lorsqu’on évoque l’ouverture des frontières en Europe, elle nous dit n’être « pas effrayée ». « Le droit des travailleurs, certains essaient déjà de le détricoter, même sans les Bulgares et les Roumains, alors l’ouverture ne me dérange pas ». Néanmoins, lorsque le patronat propose en commission paritaire de faire du nettoyage une « fonction critique » (c’est-à-dire en pénurie de main-d’œuvre, ouvrant la porte aux travailleurs étrangers), le syndicat oppose une fin de non recevoir. « On a considéré qu’il ne manque pas de candidats. On a dit qu’il fallait d’abord mieux respecter nos droits. Qu’ils s’occupent d’abord de donner des heures et d’avoir une politique du personnel correcte », s’exclame Dominique Fervaille.

« Ils ne paient pas de cotisation et on risque de perdre notre boulot »

Lorsqu’on s’approche un peu plus du travail quotidien, on constate que les positions et discours des permanents ont été sans aspérités. Akim, lui, est délégué syndical au sein du groupe One. Il nettoie un lieu public très fréquenté de Bruxelles et préfère garder l’anonymat. Lui aussi s’emporte contre la « sous-traitance » qui fait coexister sur des chantiers des travailleurs réguliers et irréguliers, dont beaucoup de sans-papiers. Avec Akim, pas de langue de bois : « Sur les chantiers, les travailleurs ne sont pas à l’aise avec les sans-papiers. Ces derniers sont mal accueillis, il y a même des bagarres parfois ». Des confrontations qu’il explique simplement : « On est une centaine sur mon chantier. Si d’autres viennent travailler au noir sans titre de séjour pour cinq euros l’heure, ça va tôt ou tard nous toucher. Si les sous-traitants font un travail moins cher, on sera remplacés par eux. Ils ne paient pas de cotisation et on risque de perdre notre boulot ». Akim tient néanmoins à faire une distinction entre ceux qui sont contraints de travailler au noir car ils ne possèdent pas de titre de séjour et les autres (notamment d’Europe de l’Est, affirme-t-il) qui ont un titre de séjour et travaillent au noir « par appât du gain ».

C’est sans véhémence qu’Akim partage son sentiment, même si l’amertume n’est jamais bien loin, expression d’un secteur où la pression sur les travailleurs est considérable. À ses yeux, le rôle du syndicat se limite à « défendre les travailleurs réguliers », car « comment défendre quelqu’un qui accepte de travailler pour deux ou trois personnes ? S’ils acceptent ça et qu’en plus après ils viennent rouspéter… », lâche-t-il un peu fâché. Il préfère ne pas se prononcer sur la régularisation des sans-papiers. Il estime toutefois que quelque chose cloche : « Le principe syndical est de défendre les ouvriers et de lutter contre le travail au noir. Si on défend le droit des ouvriers et qu’on s’oppose au travail au noir, on ne peut pas vraiment défendre quelqu’un qui travaille au noir ». Une réalité du terrain décrite avec franchise, difficile à ignorer. Un ressentiment qui rend d’autant plus complexe l’élaboration d’une position cohérente au sein des syndicats… 

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