Peur à Walcourt: bas les masques

Novembre 2015. Environ 200 demandeurs d’asile sont accueillis dans deux centres proches de Walcourt, entité namuroise de 18 000 habitants. Lors d’une réunion filmée par la RTBF, une partie de la population hurle son inquiétude. Cinq mois plus tard, le carnaval bat son plein, les regards se croisent timidement. De brèves rencontres font tomber les masques. Sans mélodrame. Sans eau de rose. Retour sur la peur.

Sur la route en arrivant dans l’entité, un panneau avertit le visiteur pressé : « Walcourt vaut le détour ». La ville est connue pour sa basilique et, depuis peu, pour ses demandeurs d’asile. Depuis le 5 novembre, ils sont 210 répartis entre les centres de Thy-le-Château (110) et de Chastrès (100), deux villages de la commune. Dans leur sillage, on a vu débarquer une société de gardiennage. À cause des étrangers menaçants ? Plutôt des habitants de Walcourt.

Tirs à la carabine dans les vitres, œufs sur les façades, tags sur les panneaux, voitures vrombissantes et clous jetés à l’entrée des centres d’accueil… Les actes de vandalisme se sont multipliés avant l’arrivée des résidents même si certains ont encore essuyé des jets de yaourt ou d’huile au tout début de leur séjour. « Ici on a travaillé à l’envers. On a dû protéger les demandeurs d’asile, pas les villageois », explique Abraham Moureau, coordinateur pour l’ouverture des centres chez Fedasil. L’espace de quelques jours, cette petite localité est devenue le « Triangle des Bermudes de la haine et du rejet de l’autre », comme le soulignait au plus fort de la crise Marc Preyat, l’échevin de la Culture et de l’Enseignement.

Cinq mois plus tard, les esprits se sont apaisés. Alors que le Carnaval bat son plein, à Thy-le-Château, Denis se réfugie dans son atelier. Au loin on entend un mélange de tambours et de musique techno. En cette période de l’année, il passe ses soirées et ses week-ends à sculpter des baguettes de tambour. « En ce moment, ça n’arrête pas. Après la saison des carnavals, je prépare les baguettes et les hochets pour les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse. », explique-t-il les mains blanchies par la sciure.

© Colin Delfosse

« 150 % contre »

Denis était présent aux deux séances d’information organisées par la commune en prévision de l’ouverture des centres d’accueil. Dans la séquence filmée par la RTBF, on le voit avec « les forts en gueule » qui ont monopolisé la parole toute la soirée. « Je n’étais pas content du tout, on ne nous avait rien demandé. Je ne voulais pas de 210 étrangers à Thy et à Chastrès. Je criais que ces gens-là n’avaient pas la même culture que nous et qu’on avait déjà assez de malheureux en Belgique », se souvient ce maçon de 43 ans. Ses craintes ? Des vols et des dégradations. « On a habité à côté du centre d’accueil de Florennes. Il y avait eu des histoires là-bas, des voitures griffées ». Mais Denis avait surtout peur pour ses enfants. « J’ai 3 enfants, j’avais peur pour ma gamine de 14 ans. Mais, en fait, les choses se passent super bien. Elle a même un demandeur d’asile dans sa classe et il n’y a aucun problème », sourit Denis.

© Colin Delfosse

Aujourd’hui, il n’a pas peur de dire qu’il s’est trompé. « Quand on a annoncé l’arrivée des réfugiés, j’étais 150 % contre. Là je ne le suis plus qu’à 50 %. J’attends de voir comment ça se passera en été. » Avec la belle saison, Denis redoute quand même les regroupements au milieu du village « Mais si tout se passe bien alors, pour moi, ils peuvent rester ici 10 ans s’ils le souhaitent ! » Difficile de savoir pourquoi il a revu sa position. Peut-être le fait qu’aujourd’hui, on est très loin du chaos imaginé. D’après Denis, les contacts sont rares mais bons. « On les voit à peine dans Thy-le-Château, il n’y a pas eu plus de vols, de vandalisme ou d’agressions. J’en ai croisés l’autre jour. Ils voulaient savoir où ils pouvaient acheter des cigarettes. » 

Portes ouvertes

« L’ouverture d’un centre d’accueil d’une certaine importance est souvent un moment délicat, surtout dans les communes rurales », explique Abraham Moureau. Pour répondre aux peurs de certains habitants, le directeur des centres de Chastrès et de Thy-le-Château, Frédéric Staes, a fait passer un message auprès des riverains : « Venez voir le centre, ce sont des familles, des personnes comme vous et moi. Alors oui, il y a des différences culturelles mais laissez-les s’installer et voyez ! ». Denis est venu visiter le centre d’accueil il y a quelques jours. « Pour voir », dit-il. « On m’avait dit que les demandeurs d’asile détruisaient tout à l’intérieur mais c’est faux. Si c’était le cas, il n’y aurait plus rien debout. » Il déplore que les gens se lâchent sur les réseaux sociaux et racontent souvent n’importe quoi. « Dès que quelque chose de travers se passera dans le village, certains diront que c’est encore la faute des réfugiés. »

© Colin Delfosse

Pour Andrea Rea, sociologue et spécialiste des migrations, le phénomène de rejet en soi n’est pas neuf puisqu’on assistait déjà à des réactions similaires au début des années 2000 quand le centre Fedasil de Rixensart a ouvert ses portes. En revanche, ce qui est nouveau, c’est l’intensité avec laquelle certains réagissent, parfois dans des sens très opposés. « D’un côté, des citoyens expriment leurs peurs et leur opposition de manière très virulente et sans aucun complexe. Et de l’autre, parfois en réaction d’ailleurs, on voit émerger une solidarité nouvelle, plus forte qu’auparavant, qui se traduit par la mise sur pied de comités de citoyens qui viennent en aide aux réfugiés comme à Walcourt ».

Nouveaux « voisins »

À Thy-le-Château, les bénévoles ne parlent pas des « demandeurs d’asile » mais de leurs « nouveaux voisins ». C’est aussi le terme qu’utilise Marc Chambeau du collectif qui vient en aide aux réfugiés. « Après les deux réunions à Chastrès et à Thy-le-Château, les gens ont beaucoup réagi sur Facebook. Voyant que certains étaient prêts à se mobiliser pour aider les réfugiés, on a organisé une réunion au Centre culturel de Walcourt ». Septante personnes répondent à l’appel. Le collectif « Action Entraide Voisins » est né. Dans l’urgence, les bénévoles tentent de structurer leur action sur le modèle de ce qui s’est fait à Namur autour du centre de Belgrade. Ils créent la cellule « logistique » pour les vêtements et les transports, les cellules « enfants », « adultes »… « En fonction du nombre de bénévoles et du temps que chacun peut y consacrer, certains groupes fonctionnent mieux que d’autres évidemment. Mais, globalement, les bénévoles font un travail remarquable », souligne Marc Chambeau.

Dans son ancien café dans le centre de Thy-le-Château, celui que tout le monde surnomme Poiluche dans la région ne ménage pas ses efforts. Philippe Haquenne et sa bande multiplient les rendez-vous. Cours de français, cinéclub tous les mardis, cours de cuisine pour les femmes le jeudi, activités culturelles pour découvrir la région et son folklore… Avec le retour des beaux jours, un projet de jardin « communautaire » a vu le jour où « anciens » et « nouveaux » voisins travaillent ensemble à la réhabilitation d’un terrain mis à disposition par la commune au centre du village.

© Colin Delfosse

Kiné le jour et prof le soir, Anne-Françoise Nihoul consacre, elle, au minimum deux soirées par semaine à enseigner le français aux demandeurs d’asile. Cette bénévole organise aussi de temps en temps des activités le week-end. « On a préparé un après-midi jeux de société avec les familles au centre de Chastrès. Un autre week-end, on est allés chercher des résidents au centre avec mon mari et une copine. On les a emmenés au Ry de Rome [barrage sur les hauteurs de Couvin, NDLR]. Dans la voiture en rentrant, ils m’ont dit que c’était la première fois qu’ils se sentaient bien en Belgique. »

(Re)créer du lien

Au-delà des échanges entre les habitants et les résidents, la directrice du centre culturel de Walcourt, Sabine Lapôtre, évoque un autre défi qui attend les habitants : la nécessité de recréer du lien entre les habitants eux-mêmes, entre ceux qui étaient « pour » l’arrivée des réfugiés et ceux qui y étaient farouchement opposés. « Après les reportages à la TV, on ne parlait que de ça. Il y avait les deux extrêmes, les ‘pour’ et les ‘contre’. Des tas de gens m’ont dit que cette situation avait divisé leur famille, leurs amis et pas seulement sur Facebook », regrette Sabine Lapôtre. Revenir sur le traumatisme de novembre, organiser des rencontres entre les habitants pour discuter et échanger sur le thème des migrations, c’est le programme concocté pour le printemps par le centre culturel de Walcourt et les associations locales.

Dans son atelier, Denis enchaîne les paires de baguettes de cornouiller ou d’ébène. Comme tout le village, il a déjà en tête les marches de la Saints-Pierre-et -Paul à la fin juin. Le temps presse pour lui. Avec le retour des beaux jours, les marcheurs reprendront bientôt du service. Mais malgré un carnet de commandes plein à craquer, Denis a accepté de quitter son atelier le temps d’une journée. Dans quelques jours, il repassera au centre d’accueil pour aider les demandeurs d’asile à construire un abri en bois dans le jardin.

 

À quoi a droit un demandeur d’asile ?

Un demandeur d’asile a droit à ce qu’on appelle l’aide matérielle c’est-à-dire un endroit où dormir, des repas, des vêtements et un accès aux sanitaires. Il ne reçoit pas de soutien financier si ce n’est une somme restreinte pour ses besoins quotidiens qui varie en fonction de sa situation. Dans un centre ouvert comme à Thy-le-Château ou Chastrès par exemple, un adulte a droit à 7,4 euros d’argent de poche par semaine. Dans un logement individuel en revanche (ILA ou logement géré par des ONG), le demandeur d’asile gère lui-même une somme fixée à 60 euros par semaine et par adulte. Avec cette somme, il doit subvenir à l’ensemble de ses besoins et notamment acheter de la nourriture pour ses trois repas quotidiens, ses produits d’hygiène élémentaires (shampoing, rasoirs)…

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