“Ouvrir, fermer”, l’édito du 10ème numéro sur la nationalité

Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire de l’humanité, on bute sur cette distinction entre « les nôtres » et « les autres ». Cette distinction semble aussi fondamentale que l’identité sexuelle. Je sais que j’appartiens à ce clan, à cette tribu, à ce peuple, aussi sûrement que je sais que je suis un homme ou une femme. Bien sûr, à toutes les époques, ces frontières de l’identité n’ont jamais été totalement étanches.

Qu’il s’agisse de ce qu’on nomme aujourd’hui l’identité de genre ou l’identité nationale, on trouve des traces de migrations identitaires. Le dynamisme démographique des clans dominants est aussi le résultat de leur capacité d’attraction vis-à-vis des vaincus. En faire partie est pour beaucoup un objectif désirable. Mais attention : à trop s’ouvrir, le clan dominant risque de perdre les qualités qui ont fondé sa supériorité. Classique double bind.

Ouvrir, fermer : une même dialectique opère sur le périmètre humain des nations et sur le périmètre géographique des territoires. Dans les deux cas, le balancier n’a jamais arrêté d’osciller au fil de l’histoire. Mais, dans le monde moderne, cette séparation fluide à l’œuvre dans les sociétés traditionnelles s’est figée dans le droit. Comme par ailleurs l’identité de genre, l’identité nationale doit être codifiée car elle ouvre la porte à un bouquet d’avantages réservés aux seuls membres du club. Et là, l’indispensable clarté cartésienne ne tolère plus le flou. Si on est un homme, on n’est pas une femme. Si, objectivement et subjectivement, on ambitionne d’appartenir à la nation belge, on n’appartient pas en même temps à une autre.

Hier, il était peut-être trop facile de devenir belge. Aujourd’hui, on a remonté la barre. Au risque de renforcer la fracture sociale, puisque les détenteurs d’un capital social et culturel élevé seront favorisés par la nouvelle procédure tandis que les étrangers « bas de gamme » seront plus longtemps tenus à l’écart.

Cette logique binaire est en train de craquer sous nos yeux. Les aspirations complexes des femmes et des hommes la débordent corps et âmes. Elles mettent le droit sous pression et celui-ci est contraint de s’adapter. Confrontées aux phénomènes migratoires et postmigratoires qui sont les inévitables conséquences du développement inégal des sociétés humaines, l’identité nationale et sa traduction juridique, la nationalité, sont obligées de se reconfigurer à tout moment. Il faut désormais intégrer les phénomènes transidentitaires, les stratégies familiales, le nomadisme de la circulation des travailleurs, les suites du droit d’asile et des régularisations. Mais jusqu’à quel point ? Ne pas en ouvrir les portes, c’est asphyxier la nation dans la consanguinité culturelle. Trop les ouvrir, c’est abolir sa singularité dans l’entropie universelle et perdre ses racines. Ouvrir, fermer, toujours le même dilemme…

Après une phase d’ouverture mal digérée, la Belgique s’engage aujourd’hui dans une phase de fermeture relative. La dernière réforme du Code de la nationalité nous y engage. Hier, il était peut-être trop facile de devenir belge. Aujourd’hui, on a remonté la barre. Au risque de renforcer la fracture sociale, puisque les détenteurs d’un capital social et culturel élevé seront favorisés par la nouvelle procédure tandis que les étrangers « bas de gamme » seront plus longtemps tenus à l’écart. Soit. Il faudra expérimenter, avant d’éventuellement rectifier le tir.

Mais le paradoxe de cette réforme, c’est qu’elle en recoupe une autre : celle de l’État belge. Car contrairement aux États voisins, la Belgique ne se pense déjà plus comme un État-nation classique. Quel est le sens de définir qui peut devenir belge aujourd’hui alors qu’on se déchire sur ce que signifie encore être belge ? La question ne sera pas posée.

Découvrir le sommaire de ce numéro…

 

  • Réfugié, demandeur d’asile, migrant… Lexique & définitions

  • Adresses utiles pour les personnes exilées en Belgique

  • Quels sont les droits des personnes solidaires? Testez vos connaissances!

  • Commander des brochures pour sensibiliser

  • Comment aider les migrants en Belgique? Voici des idées concrètes