Madame, êtes-vous bien intégrée?

De nombreuses jeunes filles ou femmes portant le foulard islamique se promènent au fil des photos qui illustrent ce numéro. Les rapports entre ce fameux foulard et la question de l’« intégration » occupent aujourd’hui tout l’espace du débat public. Et pourtant, migrations|magazine ne l’a pas abordée de front. Question trop sensible ? In extremis, Bruno Martens engage le débat. On y reviendra.

Madame, pourquoi portez-vous ce foulard ?
– Mais, Monsieur, un foulard ne sert-il pas à couvrir les cheveux ?
– Oui, Madame, mais pourquoi désirez-vous vous couvrir les cheveux ?
– Monsieur, si j’acceptais de répondre maintenant à votre question, ne risquerais-je pas, à l’entrée de cet espace public dont vous avez la garde, précisément d’envahir celui-ci avec des questions d’ordre privé ? N’est-il pas fort important, dans notre monde démocratique moderne, de faire la part entre le public et le privé, et de protéger la « neutralité » de certains espaces publics privilégiés ?
– C’est très juste, Madame, et je ne devrais pas non plus, inversement, mais pour le même motif, envahir votre espace privé de mon regard soupçonneux sur les motivations intimes de vos choix vestimentaires… du moment qu’il est clair entre nous que personne ne vous a contrainte au port de ce vêtement.

Ainsi la question du voile musulman dans l’espace public aurait-elle pu être résolue en quelques phrases, mais au lieu de cela on a préféré en faire un « signe religieux » et s’obliger ensuite à épier indéfiniment les femmes musulmanes qui font le choix délibéré de porter le voile, pour savoir si, oui ou non, délibérément ou inconsciemment, elles ne seraient pas en train d’essayer de saboter l’émancipation féminine en cours et la séparation moderne de l’État et de la religion.
Ainsi, de même, accepter de répondre à la question « Les femmes musulmanes qui portent volontairement le voile sont-elles intégrées ? » ne serait qu’un avatar de plus de cette paranoïa sociale, et si nous avons accepté d’en parler ici, ce n’est que pour saisir l’occasion d’en rappeler précisément le caractère paranoïaque et/ou tout simplement islamophobe. Les déconstructions n’en manquent d’ailleurs pas, même s’il leur est difficile de se faire entendre1.

“Et si vous exigez le dévoilement de mon corps au nom du voilement de mon appartenance religieuse, votre exigence est-elle légitime, précisément du point de vue démocratique ?”

Le mal étant fait, et durablement installé, s’il faut finir par interpréter tout de même le degré de volonté citoyenne plus ou moins bonne des femmes qui portent le foulard musulman, disons qu’il y aurait bien plus souvent un défi à la démocratie qui est lancé par l’entremise de ce voile, qu’un rejet ou un mépris de celle-ci. Dans les multiples discussions et débats auxquels nous avons participé au sujet du voile, ce que nous avons entendu, c’est « m’accepterez-vous comme citoyenne à part entière comme je suis, ou dois-je d’abord cacher mon appartenance religieuse ? Et si vous exigez le dévoilement de mon corps au nom du voilement de mon appartenance religieuse, votre exigence est-elle légitime, précisément du point de vue démocratique ? ». Il y a des paradoxes dans les polémiques autour du voile musulman, et ces paradoxes sont intéressants pour qui désire explorer le devenir multiculturel et multiconfessionnel de notre société contemporaine, même si ce n’est pas l’objet qu’il nous a été demandé de traiter ici2.

Des femmes conscientes

Si jamais les femmes voilées n’étaient donc pas aussi bien intégrées qu’on le souhaiterait, il faudrait bien reconnaître que ce serait aujourd’hui avant tout du fait de leur exclusion de plus en plus généralisée dans le monde scolaire et dans le monde professionnel public ou privé. Il est forcément difficile d’établir des statistiques de ce genre d’exclusion, parce que les directions d’écoles et les employeurs n’ont pas envie d’insister sur ce motif de refus par crainte des polémiques médiatisées, mais aussi parce que, très certainement, de nombreuses femmes portant le voile s’autolimitent dans leurs choix de formation et de profession, anticipant des refus d’admission ou d’embauche. Évaluer le coût social de cette exclusion et ses conséquences en termes de citoyenneté et de cohésion sociale est donc tout aussi difficile.

Qu’il soit clair en tout cas que la Belgique est sans doute en train de rater une occasion historique de faire progresser à la fois l’émancipation féminine des femmes d’origine immigrée de confession musulmane et l’intégration pacifique de ce culte dans notre société, car nombre de femmes qui portent le foulard sont très éloignées du stéréotype de femme endoctrinée et soumise au patriarcat teinté de religieux qu’on leur assigne3. Nous sommes plutôt en présence de femmes conscientes de soi et de la société qui les entoure, en recherche de sens existentiel et social. Leur engagement religieux se prolonge souvent en engagement social. Il ne tient qu’à la société « dominante » d’accueillir ces engagements et de leur donner l’opportunité de participer à la construction collective du social – disons du vivre ensemble, pour reprendre l’expression tarte à la crème du moment (halal ou non, la crème). Cela vaudrait en tout cas mieux que de les exclure et de ne leur laisser, comme possibilité de construire quelque chose où elles peuvent se retrouver, que les marges de nos structures sociales historiques et de nos institutions. Cela vaudrait mieux pour elles, sans doute, mais certainement aussi pour « nous », les non-musulman(e)s non-voilé(é)s. Que l’on n’aille pas déplorer, dans une décennie ou deux, que certaines femmes et leurs entourages refusent de faire société avec nous, alors que c’est nous qui les en avions d’abord exclues.

Ce serait une énorme bévue historique d’exclure des femmes seulement à cause de leurs choix vestimentaires, quand bien même ceux-ci seraient-ils le reflet de leur adhésion religieuse personnelle.

Pour éviter tout malentendu, dans ce débat où la mauvaise foi est souvent reine : nous ne sommes pas en train d’écrire ici que c’est une bonne chose pour l’émancipation de porter le foulard et qu’il faut encourager les femmes musulmanes d’origine immigrée à le faire. Nous sommes seulement en train de dire que ce serait une mauvaise chose – une énorme bévue historique – d’exclure des femmes seulement à cause de leurs choix vestimentaires, quand bien même ceux-ci seraient-ils le reflet de leur adhésion religieuse personnelle.

Certains lecteurs trouveront peut-être que ces propos laissent transparaître une image idéalisée du voile et des femmes qui le portent, et que nombre d’entre elles ne se trouvent pas vraiment dans ce cheminement personnel d’émancipation sociale et intellectuelle. Le foulard est en effet polysémique, cela a été souvent répété, mais sa stigmatisation est aujourd’hui tellement forte qu’il est nécessaire, pour résister à celle-ci, de rappeler encore et toujours cette vision « non a priori négative » du foulard musulman européen et contemporain, dont l’histoire est encore « ouverte » et qui recèle donc aussi des potentialités positives. Et pour les femmes qui vivraient effectivement dans la crainte de brûler en enfer si jamais elles ôtaient leur foulard, ce n’est pas en les reléguant dans les marges de la société – à la maison, quoi, avec les enfants – qu’on va les aider à s’approprier justement leur existence sociale et subjective.

Notes:
1 Voir par exemple l’ouvrage, récemment paru, de Henri Goldman, Le rejet français de l’islam, PUF, 2012.
2 Le lecteur trouvera une telle analyse notamment dans Bruno Martens, Les guerres puritaines, signes religieux et vêtements pol(ys)émiques, L’Harmattan, 2011.
3 Françoise Gaspard, Farhad Khosrokhavar, Le foulard et la République, La Découverte, 1995.
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