Le débat qui vient trop tard

Le débat autour de l’acquisition de la nationalité belge a quelque chose de surréaliste : est-ce bien à ce moment-là qu’il faut se demander si telle ou telle personne est qualifiée pour faire pleinement partie de notre société ? C’est beaucoup plus tôt qu’il faut intervenir dans le parcours de l’étranger, en lui fournissant tous les outils nécessaires à se construire comme citoyen.

Au sortir de la lecture de ce numéro, on aura compris que la question de la nationalité – comme nécessité de clarifier qui est étranger et qui relève de l’État – est une problématique récente. On aura perçu son caractère dual : à la fois lien juridique d’un individu avec l’État et appartenance personnelle à une nation. Il ne nous aura pas échappé non plus que les procédures d’octroi de la nationalité – droit du sang et droit du sol, les deux liés selon divers dosages – dépendent avant tout de la réalité démographique, sociale, politique et économique du moment. Et nous aurons probablement conclu ensemble que les lois sur la nationalité ont tendance à être ajustées en permanence, mais qu’il s’agit souvent d’un show politique qui cache de simples ajustements souvent symboliques !

C’est comme si l’accès à la nationalité était un examen placé a posteriori qui venait sanctionner la réussite ou l’échec – notre/leur réussite ou échec ? – à adhérer à un projet commun, à « faire société ensemble » !

Et alors ? Qu’est-ce qu’on fait après ? Si l’accès à la nationalité n’est ni un rempart contre les « supposés abus » – parce que les étrangers qui en font la demande sont là durablement et légalement sur le territoire et y ont presque les mêmes droits que les « indigènes » – , ni un « joker » – puisqu’on voit bien que même avec la carte d’identité belge, les discriminations persistent pour la plupart d’entre elles –, comment peut-on raisonnablement aborder cette question ?

C’est comme si l’accès à la nationalité était un examen placé a posteriori qui venait sanctionner la réussite ou l’échec – notre/leur réussite ou échec ? – à adhérer à un projet commun, à « faire société ensemble » ! Mais vous ne trouvez pas bizarre qu’on se préoccupe si tard et si passivement de cette question de l’adhésion ou non à un projet commun ?

Visiblement, la peur centrale d’une bonne partie de la classe politique est de donner accès à la nationalité à des étrangers qui ne seraient pas intégrés ou ne voudraient pas s’intégrer. De là à penser que certains types d’étrangers ne sont pas intégrables, il n’y a qu’un pas régulièrement franchi par certains. Mais outre le fait de transmettre cette idée absurde à une partie de la population, ce qui me parait dangereux, je me demande ce qu’ils font ensuite de cette allégation bien ancrée dans leur tête… Comment continuer à vivre à côté de gens dont on pense qu’ils ne veulent pas s’intégrer ou qu’ils sont inintégrables ?

Considérons même que le fait de ne pas parler une des langues nationales au bout de plusieurs années de présence sur le territoire et de n’avoir jamais travaillé soit un échec. Et puis, on fait quoi ? On s’arrête là ? Ils ne rejoindront pas le clan envié des sujets d’Albert II et puis c’est tout ?….
Je n’arrive pas à m’accrocher à ce débat tel qu’il est présenté : j’ai le sentiment que la question est ailleurs et que le vrai enjeu de cette histoire nous ramène bien en amont – 3 numéros de migrations|magazine en arrière, très précisément – à la question de l’intégration…

Donner une nation en partage ou créer un destin commun ?

Revenons donc sur le parcours d’accueil des primo-arrivants qui, bien en amont de l’acquisition de la nationalité, est probablement la réponse la plus adéquate au souci de créer un cadre et de se donner un temps de dialogue avec les nouveaux arrivants pour leur donner un premier bagage linguistique qui leur permette de communiquer avec la société d’accueil. Il s’agit aussi de leur donner les clés de compréhension du fonctionnement institutionnel belge et des grands secteurs de la vie quotidienne, de leur donner à voir, à comprendre, à goûter ce qui fait notre belgitude : notre patrimoine commun historique, politique, social, culturel, artistique, mais aussi nos désaccords et contradictions internes, entre Belges ! Prendre le temps de faire cela et de le faire bien, de façon ouverte et intelligible et d’ouvrir un espace de dialogue qui permette d’entendre aussi ce que cela suscite comme incompréhension ou comme questions chez les participants est probablement le plus bel investissement que l’on puisse faire pour le futur…

Il s’agit aussi de leur donner les clés de compréhension du fonctionnement institutionnel belge et des grands secteurs de la vie quotidienne, de leur donner à voir, à comprendre, à goûter ce qui fait notre belgitude : notre patrimoine commun historique, politique, social, culturel, artistique, mais aussi nos désaccords et contradictions internes, entre Belges !

Mais cela nécessite de prendre cette démarche au sérieux, de s’en donner les moyens financiers… et de discuter des valeurs et éléments culturels que l’on veut donner en partage. Là se situe l’incurie belge : quand on questionne les responsables politiques francophones sur ce qu’ils veulent transmettre dans les modules d’initiation citoyenne, ils répondent qu’ils n’ont pas les moyens de développer ces modules dans le cadre de la politique d’accueil des primo-arrivants. Ils ajoutent qu’ils se limiteront à transmettre un package « droits et devoirs » dans le cadre du premier accueil des primo-arrivants. Et interrogés sur ce qui s’y trouvera en termes de droits et devoirs, à ce jour, ils citent l’obligation de trier ses déchets et d’avoir sa carte d’identité sur soi !

D’accord, les Belges sont pragmatiques, mais c’est un peu court, non ? Le vrai défi pour les autorités n’est-il pas aussi de chercher à créer un sentiment de destin commun, de générer de la fraternité et de la solidarité en dehors de tristes événements fédérateurs comme les funérailles de Loubna Benaïssa ?

Indépendamment de la question de « faire société » avec les étrangers qui nous ont rejoints, nous sommes aujourd’hui face à une vraie difficulté de faire société entre nous, les « Belges de souche », et cela requiert visiblement toute l’énergie de notre classe politique. Il semble que les consensus péniblement dégagés le soient d’une certaine façon sur le dos des étrangers… peut-être ceci n’est-il pas sans rapport avec cela ?

Ce qu’en disait Voltaire: 
« On a prétendu dans plusieurs pays qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l’a fait naître ; le sens de cette loi est visiblement : “Ce pays est si mauvais et si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en sortir de peur que tout le monde n’en sorte”. Faites mieux : donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, et aux étrangers d’y venir. »
Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Égalité, 1764.
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