“La forteresse des mots”, l’édito du 1er numéro sur la régularisation

L’expression fait image : la « forteresse Europe ». Pendant plus de vingt ans, il a fallu entendre ces discours qui évoquaient un péril imaginaire : celui d’être envahi par des hordes de va-nu-pieds en provenance du Sud. En Belgique, ces discours furent tenus avec constance par plusieurs générations de ministres de l’Intérieur.

Objectif : convaincre l’opinion – celle de la société d’accueil, mais aussi celle des migrants potentiels – que la migration était sous contrôle et qu’on était capable de fermeté. Mais, les statistiques le prouvent, ces paroles n’auront influencé les flux réels qu’à la marge. À partir de 1984, l’Europe fut bien plus une passoire qu’une forteresse puisque des centaines de milliers de migrants « non choisis » vinrent s’y installer, dans la légalité ou hors d’elle. Notre « stock » belge de sans-papiers, qui se renouvelle tous les dix ans, peut en témoigner.

Mais si elle n’eut que peu d’influence sur les flux migratoires réels, la rhétorique de l’Europe forteresse en eut sur les consciences. À force d’entendre stigmatiser les profiteurs et les « faux réfugiés » qui abusent de notre hospitalité, la population locale finit par se convaincre qu’effectivement, elle était menacée. La peur des migrants et le racisme à leur égard fonctionnèrent selon la logique des vases communicants. Ainsi fut fécondé le terreau fertile sur lequel prospéra une puissante extrême droite xénophobe dans plusieurs pays européens et sur lequel une hostilité sourde aux migrants et à leurs enfants prospère toujours.

Au sein de la population, une minorité décidée s’employa courageusement à combattre ces discours et à soutenir ses victimes. Toutes les arguties des partisans de l’Europe forteresse furent démontées. On expliqua que la migration avait toujours existé, qu’elle constituait une chance pour nos sociétés qui avaient d’ailleurs besoin des migrants pour des raisons économiques et démographiques… On ne voyait pas la réalité que ces discours dissimulaient. Depuis quelques années, les choses sont devenues plus claires.

Car, désormais, c’en est fini de l’Europe forteresse et de l’immigration zéro. Que l’Europe ait besoin de migrants, c’est désormais un truisme. De migrants légaux, utiles, intégrables, cela va sans dire. Mais ce qui se dit encore moins, c’est qu’elle a aussi besoin de migrants illégaux, corvéables à merci dans les zones grises de l’économie, là où des besoins existent mais ne peuvent être satisfaits qu’en ayant recours à une main d’oeuvre sous-payée et sous-protégée. Dans un continent qui se fait partout dans le monde le champion des droits humains, est-ce tolérable ?

La régularisation des sans-papiers n’est pas la réponse à la question migratoire. C’est, tout au plus, une mesure de rattrapage qui vise à mettre quelques pendules à l’heure, avant qu’elles ne s’affolent à nouveau. Si l’opération de régularisation en cours – la troisième depuis 1974 – suscite tant d’espoirs, c’est parce que la situation des sans-papiers est un défi chronique à la dignité humaine. Avant d’être un acte politique, la régularisation des sans-papiers est une protestation contre l’arbitraire transformant des femmes et des hommes en jouet de décisions opaques et incohérentes. Il faut des processus et des procédures clairs pour garantir l’égalité de traitement, ce principe de base de tout service public.

Cette campagne de régularisation est aussi le résultat d’une longue lutte. Dans ce premier numéro de Migrations | magazine, nous examinerons l’une et l’autre sous toutes les coutures. Nous dédions ce numéro à toutes celles et à tous ceux qui ont mené cette lutte, pour leur dignité et pour la nôtre.

Découvrir le sommaire de ce numéro…

  • Réfugié, demandeur d’asile, migrant… Lexique & définitions

  • Adresses utiles pour les personnes exilées en Belgique

  • Quels sont les droits des personnes solidaires? Testez vos connaissances!

  • Commander des brochures pour sensibiliser

  • Comment aider les migrants en Belgique? Voici des idées concrètes