“La diaspora n’est pas l’exil”, l’édito du onzième numéro

En l’an 70 de l’ère commune, l’armée romaine conduite par le futur empereur Titus s’empara de Jérusalem et détruisit le Temple, lieu saint des Juifs. La destruction du Temple de Jérusalem constitua le point de départ mythique de la dispersion des Juifs dans le monde. Cette dispersion – en grec « diaspora » – finit par devenir le mode de vie « normal » de communautés ethnoreligieuses dont la présence est attestée au fil des siècles dans de nombreux pays d’Europe, d’Afrique et d’Asie.

Au-delà de leurs différences, ces communautés restèrent reliées entre elles par une aspiration commune à retourner dans la Jérusalem originelle, le jour où, à la fin des temps, le Messie tant attendu donnerait le signal du rassemblement des « exilés ».

Mais s’agissait-il vraiment d’un exil terrestre ? Vaste débat qui a divisé l’opinion juive, tout particulièrement au XXe siècle quand la sécularisation de la promesse biblique qui déboucha en 1948 sur la création de l’État d’Israël a accrédité l’idée que tous les Juifs aspiraient à mettre fin sans plus attendre au malheur de vivre dispersés. À la même époque, on pouvait pourtant faire le constat inverse, à propos des Juifs et, désormais, à propos de toutes les minorités que la mondialisation coloniale et postcoloniale avait disséminées aux quatre coins de la planète : vivre en « diaspora » n’est ni un malheur, ni une anomalie monstrueuse dont il faudrait se guérir. C’est au contraire une manière moderne de concilier des identités multiples en combinant une citoyenneté territoriale avec le maintien, voire l’approfondissement de liens transnationaux.

Sans doute, l’image d’une humanité découpée en nations étanches l’une à l’autre, où les minorités devraient s’assimiler à l’identique sous peine d’être rejetées, continue à faire des ravages. C’est pourtant une image du passé. On sait aujourd’hui qu’aucune frontière physique ne peut empêcher la migration des corps et des âmes, dans un mouvement de va-et-vient permanent. La toile des diasporas, ces réseaux interconnectés par où circulent des flux économiques, culturels et émotionnels, permet aux minorités ethnoculturelles de rester en prise sur l’expérience multiforme de leur groupe d’origine et d’échapper à la schizophrénie du déracinement. Les doubles cultures ne seront plus forcément des moments de transition en attendant de se dissoudre dans un grand melting pot indifférencié, mais des points d’appui nourris en permanence à des sources multiples pour que chacun-e puisse se réinventer une aventure personnelle et collective, en participant de manière originale à la co-construction de nos sociétés.

Penser « diaspora » permet une nouvelle lecture de l’expérience migratoire. Ce n’est plus forcément un trajet d’un point A à un point B. C’est plutôt la reconfiguration générale de la géographie humaine, et celle-ci n’aura jamais de fin. Les patries et les nations issues des siècles passés devront se repenser radicalement sinon elles seront balayées par la puissance de ce phénomène. Oui, le XXIe siècle sera bien le siècle des diasporas.

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