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Ils sont quand même bien pratiques, ces migrants!

Suite aux différents bilans de la politique d’asile et de migration réalisés par la Secrétaire d’État Maggie De Block et le gouvernement, le CIRÉ a rédigé une carte blanche intitulée “Ils sont quand même bien pratiques, ces migrants !”. Cette carte blanche est parue sur le site du journal Le Soir ce vendredi 8 février.

Maggie De Block, Secrétaire d’État à la politique d’asile et de migration, l’a suffisamment dit: elle veut mener une politique d’asile et de migration cohérente, humaine et correcte et mettre l’accent sur la lutte contre les abus. Franchement. Qui peut y être opposé? Qui peut s’opposer à la politique d’une femme, et d’un gouvernement, fermes et volontaires?

Ceux qui remettent ces choix en question seraient de pauvres naïfs qui ne se rendent pas compte à quel point les migrants – pas tous mais la plupart – viennent ici, chez nous, abuser de nos institutions et de notre laxisme, d’éternels rabat-joie aux idées utopiques, qui ne s’aperçoivent pas qu’ils vont à l’encontre du sens commun.

Et pourtant, quel mérite y a-t-il à être ferme contre ceux qui ne peuvent se défendre, qui ont déjà un pied dans le centre fermé, qui n’ont pas le droit de vote, qui sont isolés et mal soutenus? Quel mérite y a-t-il à être ferme quand c’est ce que demande son arrière-ban, quand la fermeté est une attitude sans risque réel et qui rapporte gros?

Quel courage y a-t-il à déclarer vouloir lutter contre les abus alors que personne ne peut décemment s’y opposer, surtout si ceux qui en font les frais sont vus comme étrangers à notre société, comme fondamentalement différents, voire dangereux?

Les migrants – la plupart en tous cas – abusent, nous dit-on.

Mais quelle honnêteté intellectuelle y a-t-il, par exemple, à se baser sur la proportion de demandes d’asile rejetées pour conclure que les demandeurs d’asile abusent dans leur majorité? Et ce, sans tenir compte du fait que, dans nombre de cas, la réponse négative n’a rien à voir avec le fond du dossier. Mais plutôt avec la complexité de la procédure, une aide juridique de plus en plus difficile à obtenir, des motifs de non prise en considération de plus en plus nombreux…

Même chose lorsque l’on se base sur le nombre de refus de régularisations pour raisons médicales pour justifier les restrictions destinées à lutter contre les abus. Sauf que le “filtre médical” mis en place a juste oublié de tenir compte qu’à bien des endroits sur la planète, l’accès aux soins et aux traitements est tout simplement inexistant.

Quelle honnêteté intellectuelle y a-t-il à prétendre que les migrants abusent alors qu’ils sont exclus de nombreux droits? Alors que la majorité des études sur le sujet montrent que les migrants, malgré les nombreux obstacles qu’ils rencontrent, contribuent à l’économie et au budget de l’État? Alors qu’ils sont les premiers à trinquer quand le marché du travail flanche? Alors que nombre d’entre eux perdent leur titre de séjour dès qu’ils deviennent une charge pour l’État? Alors que la limitation de leurs droits génère, en elle-même, de nombreux abus?

Les migrants abusent-ils? L’essentiel n’est pas là. Le fait que les migrants abusent n’est pas un point de discussion, c’est un postulat qui n’est donc pas choisi en fonction de sa véracité, chose sujette à éternelles discussions, mais en fonction de son utilité. La politique ne s’occupe pas de vérité, elle agit. Elle se situe dans le domaine de l’utile, pas du vrai. Un postulat détermine notre manière de voir: les migrants, par essence soupçonnés d’abuser, sont soumis à des contrôles nombreux et tatillons. Tout ce qu’ils disent ou font est inspecté sous l’angle du soupçon. Ceci mène souvent à la présomption d’abus, présomption qui, comme par magie, se mue vite en certitude.

Ce postulat est bien pratique, qui permet à l’État de désigner, voire de créer, des groupes sociaux, migrants, pauvres ou autres, de les montrer comme fondamentalement différents de nous et de leur reprocher d’être la cause du chômage, de l’affaiblissement de la sécurité sociale et d’autres maux encore.

Ce postulat est bien pratique, qui permet, à bon compte, à l’État de paraître fort et déterminé alors qu’il accepte complaisamment l’ordre établi et n’a aucune réelle volonté de s’attaquer radicalement aux injustices et à la précarisation, et qu’en jouant le jeu de la dérégulation du marché du travail, au contraire, il y contribue.

Ce postulat est bien pratique. Peut-être. Mais pas pour nous. Pas pour nous, qui considérons que l’État doit s’attaquer aux causes réelles de l’inégalité et de la précarité plutôt que d’en blâmer les premières victimes. Pas pour nous, qui appelons à ce que la politique migratoire soit basée sur les droits, l’ouverture et l’égalité plutôt que sur l’exclusion et le soupçon. Pas pour nous, qui appelons à ce que la politique migratoire cesse d’être une gesticulation basée sur une illusion. Gesticulation qui consiste à exclure, à soupçonner, à précariser, à blâmer. Illusion qui consiste à prétendre qu’il est nécessaire de gérer les migrations, qu’il est possible de le faire dans un monde profondément inégal et que cette gestion doit passer par la répression et la restriction. Gérer les migrants comme des stocks de marchandises que l’on veut réduire n’a aucun sens car la matière humaine est bien plus complexe et qu’il y aura toujours des migrants, qu’on le veuille ou non, tant que le bien-être, la sécurité, les ressources, et les droits, seront plus accessibles à certains endroits de la planète qu’à d’autres. Aussi longtemps que notre monde sera marqué par de tels déséquilibres, les hommes auront des raisons de se déplacer.

Bref, postuler que les migrants abusent, c’est se priver des leviers nécessaires pour comprendre et affronter les causes de l’inégalité et de la précarité. C’est renoncer à une politique migratoire réellement correcte, humaine et cohérente.

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