Est-Ouest, d’un mirage à l’autre

Dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, les partis communistes s’installent au pouvoir dans les pays d’Europe centrale et orientale. À cette époque-là, les Roms de l’Est se partagent encore nettement entre nomades et sédentarisés. Mais les choses vont rapidement changer.

À la Libération, les Roms d’Europe centrale et orientale vivent pour la plupart dans la précarité, voire dans la misère. Pour les décideurs politiques d’alors, l’éradication de cette situation marginale passe par une assimilation via, notamment, le travail dans les entreprises d’État ou les exploitations agricoles collectivisées. Mais, pour avoir négligé de prendre en compte les singularités culturelles des Roms (variables d’une communauté à l’autre, il est vrai, mais marquées pour la plupart par une langue maternelle originale, une éducation orientée vers la famille, une disponibilité économique particulièrement tournée vers les sources de revenus ponctuelles) tout comme le poids des représentations stéréotypées qui empoisonnent fréquemment les relations entre les Roms et les Gadjé, la politique mise en œuvre ne porte pas tous les fruits qu’en attendaient les communistes.

À la fin des années 50, tous les États socialistes prennent alors, les uns après les autres, des mesures contre ce qui leur apparaît comme l’obstacle le plus fort inhérent à la culture des Roms : le nomadisme. Des mesures de sédentarisation brutales sont prises en Bulgarie et en Tchécoslovaquie dès 1958. Le nomadisme est également interdit en Roumanie dès 1962. En Pologne, un programme de sédentarisation, déjà mis au point en 1952, est appliqué avec vigueur en 1964. D’une manière générale, la scolarisation, le service militaire, la dispersion des communautés, le travail réservé dans des secteurs économiques étatisés, une aide au logement sont, à des titres divers, perçus comme autant de mesures qui permettront d’éradiquer l’infériorité sociale des Roms. Ces politiques assimilationnistes n’annulent pas la reproduction de toutes les inégalités antérieures. L’insertion des Roms dans la classe ouvrière est accélérée, mais la plupart d’entre eux sont confinés à des tâches subalternes, non qualifiées et dévalorisées socialement. La politique d’aide sociale qui contribue au mieux-être de nombreux Roms ne débouche pas non plus sur un surcroît d’autonomie économique.

Ignorance et préjugés

En fait, les États communistes pèchent par ignorance de la singularité culturelle des Roms et du poids des préjugés solidement enracinés dans les mentalités des populations majoritaires. Une reconnaissance timide des aspects ethniques de la situation des Roms apparaît, ici et là, dans les années 60. Une association éducative et culturelle tsigane naît à Tarnow, dans le sud-est de la Pologne en 1963, à l’initiative des autorités locales. En 1968 apparaît l’Union culturelle des Tsiganes Roms de Slovaquie. Elle est suivie l’année suivante par la création de l’Union des Tsiganes Roms de la République tchèque. Mais ces deux Unions sont dissoutes en 1973 par le parti communiste tchécoslovaque. La stérilisation massive des femmes roms bat son plein dans le courant des années 80. Les possibilités d’expression culturelle sont supprimées. En 1974, la Hongrie organise un Conseil consultatif des Tsiganes de ce pays. Dix ans plus tard, le statut de groupe ethnique est accordé aux Roms de cet État. Un Conseil des Tsiganes et une Fédération culturelle tsigane voient le jour en 1986. En Yougoslavie, la conscience ethnique des Roms s’éveille en 1971, à l’occasion d’un recensement de la population. Dix ans plus tard, le statut de minorité nationale leur est reconnu par la Fédération yougoslave. Un peu partout, une classe moyenne de Roms intellectualisés voit le jour, s’insère dans la société majoritaire et, pour une fraction de celle-ci, cherche les voies d’un développement culturel autonome.

Le libéralisme et les droits humains bafoués

Cette reconnaissance timide de la singularité ethnique des Roms arrive bien tard et la déflagration du bloc communiste va se solder par une incroyable mise à l’écart de ces derniers. Les pogroms, les skinheads, l’inemploi et, pire encore, la destruction physique des communautés en Bosnie et tout récemment au Kosovo vont en montrer toute la violence.
Avec les licenciements massifs qui vont suivre la chute des régimes communistes, la situation économique et sociale d’un nombre élevé de Roms va devenir littéralement effroyable. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Près des deux tiers des Roms de Hongrie en âge de travailler seraient sans emploi. Plus de la moitié des Tsiganes de Roumanie et de la Bulgarie vivraient au-dessous du seuil local de pauvreté. La majorité d’entre eux n’auraient aucun bagage scolaire ni aucune qualification professionnelle. Dans certaines communautés du Sud et de l’Est de la Slovaquie, c’est la totalité des Roms adultes qui seraient privés de ressources. Cette déliquescence économique est à la source de multiples problèmes.

Par manque de ressources, la nourriture perd en qualité et se raréfie, l’habitat se désagrège. Les frais de scolarisation des enfants ne sont plus pris en charge par l’État et il n’est pas rare de constater que, dans de nombreuses familles, les enfants s’avèrent peu à peu moins alphabétisés que leurs parents. Un état de santé désastreux se traduit, pour une population extrêmement jeune, par une espérance de vie ne dépassant pas, pour la plupart, l’âge de 50 ans ! La situation qui en résulte s’avère encore aggravée par l’incroyable mise à l’écart collective des Roms. De très nombreux quartiers roms sont majoritairement marqués par l’état de non-droit et l’on y retrouve tous les stigmates de l’exclusion : absence de voirie et de transports publics, absence d’eau courante et d’eau potable, immondices, cortège d’habitations dépourvues de tout confort élémentaire, insalubres, envahies par la crasse et les insectes, totalement inadaptées à l’accueil de familles nombreuses. Avec de telles conditions d’existence, l’alcoolisme et la violence sont monnaie courante. En maints endroits, la situation d’un nombre important de Roms est sans doute pire que celle qu’ont pu vivre les masses ouvrières dans les corons de l’Europe industrielle du XIXe siècle. Coincées dans des ghettos glauques sans aucune perspective d’avenir, plusieurs communautés agonisent.

Un état de santé désastreux se traduit, pour une population extrêmement jeune, par une espérance de vie ne dépassant pas, pour la plupart, l’âge de 50 ans !

Plus grave encore. L’exclusion économique et spatiale des Roms s’accompagne d’une mise à l’écart sociale et, pour tout dire, politique. Car, c’est aussi au niveau des appareils d’État et de la société dans son ensemble que s’organise de facto la marginalisation des Roms. Certes, les Roms sont reconnus maintenant dans de nombreux pays en tant que minorités nationales. Ils bénéficient de programmes de développement et d’accès à l’université. Mais les brimades des policiers restent monnaie courante et les exactions dont se rendent parfois coupables en toute impunité certains membres des forces de l’ordre sont régulièrement dénoncées. La plupart des jeunes enfants roms sont toujours dirigés vers un enseignement spécial, quelles que soient leurs capacités intellectuelles réelles. Ici et là, des municipalités déploient de gros efforts pour isoler les quartiers roms du reste de la localité.

La ruée vers l’ouest

Au vu de ces informations, il est facile de comprendre que nombre de Roms de l’Est soient, plus que jamais, tentés par la perspective migratoire. Sédentarisation forcée, manque de perspectives économiques, atteintes aux droits les plus élémentaires et limites à l’exercice du droit d’expression contribuent, exclusivement ou en se combinant, à l’émergence de flux migratoires des régions pauvres vers les régions riches, de l’Est vers l’Ouest de l’Europe. Assez ténus dans les années 50, ces derniers montent en puissance au cours des décennies suivantes. Ils concernent d’abord un nombre important de Roms yougoslaves qui arrivent en Europe occidentale, essentiellement comme travailleurs immigrés dans le courant des années 60 et 70. Mais au cours des années 80, ces flux entraînent une population rom de plus en plus nombreuse en quête du droit d’asile pour des motifs politiques.

Depuis 1990, l’apparition des Roms de l’Est est qualifiée d’invasion massive, de vague déferlante migratoire, de course éperdue vers l’Eldorado, et expliquée autant par l’absence de perspectives économiques dans les pays d’origine que par une exclusion sous l’effet de poussées ultranationalistes locales. Divers procédés ont été mis en place par les pouvoirs publics occidentaux et les grandes organisations internationales pour tenter d’endiguer ce mouvement : obligation de visa maintenue pour entrer dans les pays de l’Union européenne (avant les ouvertures récentes), refoulement aux frontières, rapatriements individuels ou collectifs, financements de programmes de rénovation de l’habitat, de formation professionnelle, de scolarisation, d’expériences de développement communautaire dans les pays d’origine… Et pourtant, les Roms originaires de l’Est ne cessent de parcourir l’Ouest.

Aujourd’hui, nombre de familles roms originaires de l’Est (notamment celles qui ont pu bénéficier de l’asile politique) sont installées dans diverses villes de l’Europe occidentale. Souvent, leurs membres n’entretiennent plus que des relations épisodiques avec le pays de départ. Des enfants naissent puis grandissent dans un environnement culturel différent de celui que connaissent toujours leurs lointains parents, se marient avec d’autres jeunes issus de la même immigration qu’eux. Parfois, une période de pérégrination succède à une période de stabilisation. Des familles changent de ville, parfois même de pays. D’autres mouvements sont plutôt pendulaires. Ils peuvent être le fait de quelques hommes (par exemple, des musiciens tentés par l’argent qu’ils pourraient tirer de quelques prestations de rue) ou de groupes familiaux venus faire des travaux dans la construction ou les saisons dans les régions méditerranéennes, puis repartant à l’Est.

Quoi qu’il en soit, les sociétés qui reçoivent les Roms migrants ne font guère dans la nuance. Pratiquant allègrement l’amalgame, elles ne voient souvent en eux que des affairistes mafieux, des gens qui n’ont plus à craindre l’arbitraire xénophobe dans leur pays d’origine ou, au mieux, des personnes déplacées à l’occasion des conflits régionaux. Bref, des gens qui ne peuvent être admis dans un pays d’accueil qu’à titre temporaire, voire des illégaux à renvoyer. Plus d’une famille se retrouve alors ballottée entre un pays qui n’en veut plus et d’autres pays qui n’en veulent pas.

 

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