Égée, mer de tous les dangers

Entre l’Europe et l’Inde, Kaboul était autrefois une étape incontournable pour les aventuriers en quête de sensations fortes. Aujourd’hui, plus aucun touriste n’oserait s’y aventurer et les habitants sont nombreux à vouloir la fuir. C’est le cas d’Ali.

L’Afghanistan a sombré dans les heures les plus sombres de son histoire et la mythique « Route des Indes » se parcourt désormais en sens inverse, à l’arrière de camions, cachés dans des coffres de voiture, et souvent au péril de la vie de celui qui entreprend le voyage. Le voyage vers l’Europe, c’est parfois un billet sans retour lorsqu’on est Afghan. Et le jeu n’en vaut pas toujours la chandelle.

Ali a 21 ans. Avec sa veste, ses gants, et son bonnet, il ressemble à tous les Bruxellois qui affrontent les difficiles conditions climatiques de ce début d’année. L’hiver belge, Ali a pourtant bien failli ne jamais le connaître. Comme tant d’autres de ses compatriotes, il a parcouru la moitié de la planète par la route et dans la clandestinité, dans l’espoir de trouver une vie meilleure en Europe. Son récit est édifiant.

Ils arrivent à la frontière turque et sont pris en charge par des passeurs d’origine kurde. La marche de nuit dans la montagne est éprouvante. Un bébé pleure, le groupe craint d’être repéré. Mais jusque-là, tout se passe sans incident.

Ali est originaire de Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan. Né au début des années 90, il a connu durant son enfance tous les malheurs qui ont traversé l’histoire de son pays ces dernières années : arrivée des Talibans, invasion américaine, guerre civile… Pourquoi a-t-il voulu partir ? Les raisons exactes restent floues. Tout au plus explique-t-il qu’un groupe d’individus a plusieurs fois cherché à attenter à sa vie. Ses parents réunissent alors leurs économies pour payer un passeur et l’envoyer en Europe. C’était un soir de 2009. « Je n’avais rien sur moi, pas d’argent, pas de papiers. Mon père ne voulait pas que j’aie mon passeport sur moi. »

De Herat, l’Iran n’est qu’à quelques kilomètres. C’est là que le voyage commence. Après avoir passé la frontière clandestinement, Ali et un autre jeune Afghan sont hébergés dans la ville de Mashad. Ils sont ensuite embarqués dans une voiture jusqu’à Téhéran où ils passent également quelques jours dans une maison. D’autres migrants afghans les y rejoignent. « Des gens venaient nous donner à manger. On attendait que l’on vienne nous chercher pour continuer la route. »

Quelques jours plus tard, le groupe de jeunes afghans reprend la route. Ils arrivent à la frontière turque et sont pris en charge par des passeurs d’origine kurde. La marche de nuit dans la montagne est éprouvante. Un bébé pleure, le groupe craint d’être repéré. Mais jusque-là, tout se passe sans incident.

Une Odyssée

Arrivé en Turquie, chacun reçoit un faux passeport. Le groupe est ensuite conduit à la cité balnéaire de Kusadasi pour la partie la plus délicate du voyage : la traversée par la mer jusqu’à l’île grecque de Samos.
Ils sont vingt-quatre, des hommes, des femmes. Le bébé est toujours là. Le bateau est un canot pneumatique de 18 mètres. « Ils nous l’ont fait gonfler sur la plage puis on a dû le dégonfler et le regonfler encore. C’était pour s’assurer qu’il n’y avait pas de trou dedans » poursuit Ali.

Entre l’Europe et l’Inde, Kaboul était autrefois une étape incontournable pour les aventuriers en quête de sensations fortes. Aujourd’hui, plus aucun touriste n’oserait s’y aventurer et les habitants sont nombreux à vouloir la fuir. C’est le cas d’Ali.

Pas de trou a priori, mais le bateau est si chargé qu’il n’est pas possible de bouger. Dès le départ en mer, chaque vague remplit d’eau l’embarcation qui risque de chavirer. Ali déchire une bouteille en plastique avec ses dents et s’en sert pour écoper l’eau. « Ça faisait une heure et demie qu’on était partis, et la lumière de la Grèce, au loin, était toujours aussi petite ». À ce moment, le moteur tombe en panne d’essence.

« On a paniqué. On s’est mis à crier ! Où est l’essence ? » raconte Ali. Le bidon d’essence se trouve en fait en dessous des passagers. Mais serrés comme ils le sont, extraire le bidon et verser l’essence dans le moteur apparaît comme une manoeuvre bien délicate. Les passagers s’organisent, sans tomber à l’eau. Mais le moteur ne veut pas redémarrer. « C’est moi qui essayais de le relancer. Je tirais sur la corde, désespérément. À ce moment-là, je me suis dit : si ça ne redémarre pas, on va tous mourir ici. »

Le moteur redémarre enfin. Le canot reprend sa route. Les vagues continuent de s’abattre sur les passagers et avec sa demi-bouteille, Ali s’efforce toujours d’écoper. Après 4h30 de traversée, ils atteignent enfin l’île de Samos. « Je ne savais pas que j’étais déjà en Europe ! », raconte Ali.

À Samos, la porte de l’Europe, de nombreux migrants issus de plusieurs pays du Moyen-Orient se cachent. Ali fait la connaissance d’un autre Afghan qui a lui aussi traversé la mer. Son histoire est terrible. Voyageant avec deux bébés dans les bras, il est pris avec ses compagnons de route dans une mer agitée. Alors qu’il cherche à les protéger, une vague emporte à la mer l’un des deux bébés. En entendant cette histoire, Ali repense au bébé qui a fait le trajet avec lui. Il est terrifié. Il comprend à ce moment que ce voyage aurait pu lui coûter la vie. « Je ne conseillerai jamais à personne de traverser cette mer en bateau comme on l’a fait. C’était de la folie pure », dit-il.

L’asile, enfin

À partir de maintenant, Ali est seul, sans passeur. Il gagne Athènes par bateau, mais n’a plus d’argent et ne sait plus où aller. Il trouve alors un téléphone pour appeller ses parents en Afghanistan. « J’ai dit à mon père que le trajet s’arrêtait ici. Que j’étais livré à moi-même. Mon père a pris contact avec le passeur à Hérat et quelques heures plus tard, il m’a annoncé que quelqu’un venait me chercher à Athènes. »

Ali est à nouveau hébergé et recoit un nouveau passeport. Un Roumain cette fois. Il se rend à l’aéroport avec un billet pour Paris. Mais la police grecque comprend aisément qu’il s’agit d’un faux. Ali est arrêté et écroué en prison. Il se retrouve enfermé avec des criminels de droit commun. Il passe ensuite devant le tribunal où on lui donne le choix : payer une amende, ou rester quelques mois en prison. Ali n’a évidemment pas d’argent pour payer l’amende. « Au tribunal, mon interprète était iranien. Quand il a compris ma situation, il m’a posé plein de questions. Que fais-tu ici ? Où est ta famille ? Il a fini par appeler mon père et ils se sont arrangés ensemble. Mon interprète a payé l’amende et je suis sorti de prison. »
Ali est alors hébergé chez lui. Il se repose, mange, se lave, essaie d’oublier le stress des dernières semaines quand il était en prison. Mais la route n’est pas finie. « Ici c’est l’Europe mais ce n’est pas bien pour toi » lui dit l’Iranien. « Va plus loin, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas… » Ali reprend la route, il se cache dans un camion et débarque en Italie.

Plus tard, il arrivera à Cannes, puis à Paris, un soir d’hiver. « À la gare, j’ai vu quelqu’un qui avait l’air Afghan, je lui ai parlé et il m’a indiqué un lieu où tous les Afghans dormaient. » Cet Afghan s’en va pour les Pays-Bas, Ali décide de le suivre. Une décision qui le mènera finalement à Bruxelles. « On dormait dans la gare du Nord, on avait froid. Je n’en pouvais plus de voyager alors je suis resté là » explique-t-il.

Ali dépose une demande d’asile dans notre pays. Pendant un an, il est hébergé au centre Fedasil de Gouvy. Et un an plus tard, le dossier aboutit favorablement. Ali bénéficie désormais de la protection subsidiaire. Il travaille aujourd’hui dans un magasin à Anderlecht et vit en appartement. Il a également revu ses parents l’an dernier en Iran. « Je suis heureux d’être ici en sécurité. Mais ce voyage, c’était vraiment terrible. Je n’ai jamais eu aussi peur. »

 

Frontière gréco-turque : un mur contre les migrants
Un mur entre la Grèce et la Turquie ? C’est l’idée qu’a défendue il y a deux ans le gouvernement grec. Confrontée, comme d’autres pays du sud de l’Europe, à un afflux très important de migrants, la Grèce entend ainsi renforcer ses frontières extérieures, en particulier en Thrace, région frontalière de la Turquie. Le gouvernement a commencé à bâtir un mur entre les villages de Vyssa et Kastanies, connus pour être deux importantes portes d’entrée pour les migrants provenant de Turquie. Il espérait que l’Union européenne participerait à son financement mais Bruxelles a refusé. La Grèce a donc décidé de financer seule sa construction. 5,5 millions d’euros pour une barrière de 10 kilomètres de long constituée de deux rangées de barbelés et surmontée de 25 caméras thermiques. Les travaux ont commencé en février 2012.
Chaque année, plusieurs milliers de migrants traversent le fleuve Evros, parfois au péril de leur vie. Une fois sur le sol grec, les migrants ne sont pas renvoyés vers la Turquie. La Grèce n’ayant pas les moyens matériels de les renvoyer vers leur pays d’origine, ils sont le plus souvent lâchés dans la nature. Frontex a dépêché un contingent pour épauler les policiers grecs. En 2011, 55 000 migrants clandestins ont été interceptés à la frontière gréco-turque.

 

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